La Bourgogne possède cette capacité rare à ralentir le rythme du voyage. Ici, on ne traverse pas les paysages : on les savoure. Les routes départementales invitent à la flânerie. Les champs de blé ondulent sous le vent. Les haies bocagères dessinent un paysage harmonieux. Chaque clocher aperçu au loin semble annoncer une nouvelle histoire à découvrir. Et pourtant, sous cette campagne paisible, un autre monde attend.
Depuis des siècles, les habitants de l’Yonne ont appris à exploiter les richesses cachées de leur sous-sol. La pierre, omniprésente dans l’architecture régionale, a façonné aussi bien les monuments locaux que certains des plus prestigieux édifices français.
Auxerre, porte d’entrée vers les profondeurs de l’histoire
La découverte commence naturellement à Auxerre, élégante cité d’Art et d’Histoire lovée sur les rives de l’Yonne. Dès l’arrivée, le charme opère. Les maisons à colombages semblent sortir d’un livre d’images, les ruelles pavées serpentent entre les façades médiévales et les clochers dominent la ville avec majesté. Pourtant, ce n’est pas seulement vers le ciel qu’il faut regarder. Sous les rues d’Auxerre se cache une partie essentielle de son identité.
Commencer votre périple souterrain par l'Abbaye Saint-Germain, Ce monument résume à lui seul seize siècles de l'histoire d'Auxerre. Superbe et majestueuse sont deux qualificatifs très souvent donnés à cette abbaye, véritable bijou du patrimoine auxerrois, à découvrir impérativement. Bien que composite, il offre un ensemble architectural d'un grand intérêt. Ses cryptes carolingiennes du IXe siècle, construite autour du tombeau de saint Germain (378 - 448) sont décorées de peintures murales remarquables de par leur conservation et de par leur ancienneté puisque se sont les plus anciennes de France.
Ce complexe monastique, situé hors du castrum, fut fondé par la reine Clotilde au Ve siècle. Nécropole des évêques d'Auxerre, l'abbaye connut son heure de gloire au IXe siècle en abritant la prestigieuse école d'Auxerre qui fut un des centres de la Renaissance carolingienne. Le musée d'art et d'histoire, implanté dans l'abbaye, présente des témoignages sur le passé de la ville et de sa région, depuis la période préhistorique jusqu'à la fin du Moyen Age.
Les cryptes du IXe siècle , point d’orgue de la visite, sont ornées par les plus anciennes peintures murales découvertes en France à ce jour. Depuis juin 1999, l'avant-nef de l'église abbatiale est ouverte au public. Les fouilles archéologiques menées pendant 10 ans ont permis la mise à jour de vestiges (maçonneries et sarcophages) des VIe, VIIe et IXe siècles. L'ensemble monumental permet de faire découvrir quinze siècles d'histoire d'Auxerre en souterre.
Poursuivez votre visite dans Auxerre avec la Cathédrale Saint-Etienne du XIe-XVIe siècles. Quelques rues plus loin, la cathédrale Saint-Étienne poursuit cette plongée dans le passé. Si sa silhouette gothique impressionne déjà depuis l’extérieur, ses cryptes romanes offrent une émotion toute particulière. On y découvre notamment la célèbre représentation du « Christ à cheval », une œuvre aussi rare qu’énigmatique qui intrigue encore historiens et visiteurs.
Modèle d'élégance de style gothique, la cathédrale possède des portails aux bas reliefs remarquables. Les verrières du choeur et du transept confèrent une tonalité particulière aux espaces intérieurs et constituent un des plus beaux ensembles de vitraux conservé en France. Ne manquez les cryptes du XIe siècle, vestiges de la cathédrale romane, célèbres pour leur très rare peinture murale du "Christ à cheval" . Le trésor, constitué de précieux objets du culte (émaux du XIIIe siècle, miniatures et manuscrits anciens) mérite également un détour.
Auxerre donne ainsi le ton du voyage : dans l’Yonne, les trésors les plus précieux ne sont pas toujours visibles au premier regard. Quittez Auxerre pour vous rendre à la Carrière souterraine d'Aubigny à Puisaye-Forterre par la D1 (34 km) plus agréable pour votre balade que la N151.
Les routes de Bourgogne, entre lumière et mystère
Quitter Auxerre pour rejoindre les autres sites de la Route de l’Yonne souterraine constitue déjà une expérience en soi. Les paysages bourguignons défilent lentement derrière le pare-brise. Les vallons verdoyants alternent avec les parcelles de vignes soigneusement entretenues. Des villages aux toits de tuiles rouges apparaissent au détour d’une colline avant de disparaître derrière un rideau de forêts.
Aubigny, la cathédrale secrète des carriers
Parmi les étapes les plus spectaculaires du parcours figure sans aucun doute la carrière souterraine d’Aubigny. Un bol d'air frais à 12° dans la seule carrière souterraine qui se visite dans l'Yonne. Dès l’entrée, le visiteur ressent une impression difficile à décrire. La lumière du jour s’efface progressivement tandis qu’un vaste univers minéral apparaît devant lui. Les galeries semblent infinies. Exploitée de 1830 à 1940, elle est désormais gérée par une association qui l'a ouverte au public en 1992.
Entrez dans la carrière souterraine d'Aubigny, ses blocs de pierre ont laissé place à d'impressionnantes et immenses salles souterraines, portant les traces des lances, des aiguilles et des crocodiles, outils utilisés par les carriers. Les plafonds s’élèvent à plusieurs mètres de hauteur, soutenus par d’immenses piliers de pierre laissés volontairement en place par les carriers. La température demeure constante, autour de douze degrés, offrant une agréable fraîcheur même au cœur de l’été. Pendant plus d’un siècle, cette carrière a fourni la pierre qui allait contribuer à bâtir certains monuments emblématiques du patrimoine français. L’Opéra Garnier, l’Hôtel de Ville de Paris, le Conservatoire National des Arts et Métiers ou encore plusieurs cathédrales bourguignonnes doivent une partie de leur élégance à cette roche extraite ici.
Chaque paroi raconte le travail acharné des hommes. Les traces des outils sont encore visibles. Les entailles, les marques de découpe et les signatures laissées par certains compagnons semblent suspendues dans le temps. On imagine aisément le bruit des marteaux résonnant dans les galeries, les blocs gigantesques extraits avec patience puis transportés vers la surface. Aujourd’hui, le silence règne. Ce silence particulier des lieux souterrains, presque palpable, contribue à la magie de la visite. On avance lentement, émerveillé par les dimensions du site et par la mémoire humaine gravée dans la pierre.
Une visite libre ou accompagnée de ce lieu souterrain grandiose mérite le détour. Quelques explications fournies par le guide et enchainez sur la visite de la carrière à votre rythme. Ce lieu vous impressionnera par sa grandeur. Vous apprendrez tout sur la taille des pierres et admirerez les "chefs-d'oeuvre" des Compagnons du tour de France.
Quelques kilomètres plus loin, la route mène vers l’un des plus grands trésors archéologiques de France : les grottes d’Arcy-sur-Cure. Continuez votre parcours en profondeur vers les Grottes d'Arcy-sur-Cure par la D950 (66 km). Les Grottes d’Arcy-sur-Cure renferment des peintures rupestres parmi les plus anciennes au monde !
Arcy-sur-Cure, aux origines de l’humanité
Le paysage change progressivement. La vallée de la Cure se resserre entre les falaises calcaires. La rivière serpente paisiblement tandis que les bois couvrent les coteaux. Rien ne laisse réellement deviner ce qui se cache sous la roche. Et pourtant, ces grottes comptent parmi les plus importants sites préhistoriques d’Europe.
Les Grottes d’Arcy sont un ensemble de cavités, vous partirez à la découverte des traces préhistoriques et de belles concrétions en empruntant ce parcours dans la Grande Grotte : la Salle du Grand Désert, la Salle de la Vierge, la Coquille Saint-Jacques, la Salle de la Draperie, la Salle de la Danse, le Calvaire, le Cierge Pascal, la Salle du Chaos, la Salle des Vagues de la Mer (peintures), le Lavoir des Fées et le Lac des Fées.
Dès les premiers pas dans la Grande Grotte, la fascination est immédiate. Les salles se succèdent dans une mise en scène naturelle spectaculaire. Stalactites et stalagmites sculptées par des milliers d’années d’écoulement d’eau composent un décor féerique. La Salle de la Vierge, le Grand Désert, la Draperie ou encore le Lac des Fées évoquent des paysages imaginaires façonnés par la nature. Mais l’émotion atteint son apogée devant les peintures pariétales. Elles figurent parmi les plus anciennes œuvres d’art connues au monde. Mammouths, rhinocéros, félins et autres animaux préhistoriques apparaissent discrètement sur les parois. Ces artistes de la Préhistoire avaient choisi ce sanctuaire naturel pour laisser une trace de leur passage.
Pendant une heure, venez donc suivre les traces laissées par les hommes pendant près de 300 000 ans (traces de bougies, peintures). Admirez, dans les douze salles, les stalagmites et stalactites. Découvrez ses deux lacs et observez le travail de l'eau à travers des millions d'années. Toutes les peintures ne sont pas accessibles au public. Face à ces représentations millénaires, le temps prend une autre dimension. On mesure soudain la profondeur de l’histoire humaine. Les hommes qui ont peint ces animaux vivaient ici alors que les glaciers recouvraient encore une grande partie de l’Europe. Les grottes d’Arcy-sur-Cure ne constituent pas seulement une visite touristique. Elles offrent une véritable rencontre avec nos origines.
Direction à présent des Grottes de Saint-Moré via D606 et le bois des grottes (67 km). A un jet de pierres d’Arcy-sur-Cure et de sa Grande grotte ornée, les cavernes de Saint-Moré dont la grotte de « La Colombine », celle dans laquelle l’ancien communard, le fameux père Leleu vécut jusqu’à sa mort début 1913 témoignent d’une occupation humaine vieille de plus de 1.000 siècles.
Saint-Moré, entre légendes et falaises
En poursuivant la route, les falaises de Saint-Moré apparaissent au-dessus de la vallée. Moins connues que les grottes d’Arcy, les cavités de Saint-Moré possèdent pourtant un charme singulier. Elles semblent surgir directement des parois rocheuses qui dominent la rivière. L’accès demande parfois quelques efforts, mais la récompense est à la hauteur.
Pour y accéder vous pourrez emprunter, juste avant le tunnel routier, dans le sens Avallon-Auxerre, le chemin qui longe la rivière. A droite du pont ferroviaire, prenez l’escalier puis le sentier qui le prolonge. D’autres voies d’accès moins raides mais plus longues permettent d’y arriver. Les sentiers serpentent entre les arbres avant d’atteindre les différentes grottes qui jalonnent la falaise. Certaines furent habitées dès la Préhistoire. D’autres ont servi de refuge à différentes époques. Parmi les récits qui entourent le site, celui du Père Leleu demeure particulièrement célèbre. Cet ancien communard aurait vécu durant des années dans l’une de ces cavernes, transformant la roche en demeure. Le lieu possède quelque chose de profondément romanesque.
Sur la droite de cette grotte, par un petit sentier peu visible, on accède à la grotte de la Roche Percée ; une mine d’ocre y fut exploitée quelques années. Le père Leleu y travailla comme terrassier. L’entrée en est assez remarquable. A gauche de la grotte du Père Leleu, s’échelonnent une petite dizaine de grottes dont la plus importante et la plus belle est la grotte de Nermont avec sa cheminée naturelle qui, avant les fouilles, était le seul moyen d’accès. Cette cheminée débouchait sur un camp retranché, délimité par une enceinte, au sommet du plateau.
D’autres grottes ont également un intérêt archéologique important : la grotte du Mammouth, la grotte de l’Homme, la grotte des Pêcheurs… En suivant le sentier installé au pied des grottes, sur les matériaux rejetés par les premiers découvreurs, et souvent pilleurs, vous ne pourrez manquer d’admirer l’"aiguillette de Saint Moré".
A Saint-Moré, on peut monter jusqu’au Camp de Cora, site gallo-romain, poste fortifié sur la voie d’Agrippa, qui reliait Lyon à Boulogne-sur-Mer, site stratégique dominant la vallée de la Cure. Au sommet du plateau voisin, le Camp de Cora rappelle également l’importance stratégique du secteur à l’époque gallo-romaine. Depuis ce promontoire, les voyageurs d’autrefois surveillaient les voies de circulation qui traversaient la Bourgogne.
Après ce passage dans la préhistoire direction les Anciennes Carrières de Cravant via la D606 et D139 (91 km).
Cravant, les carrières oubliées
Le voyage souterrain prend ensuite une dimension plus industrielle à Cravant. La qualité exceptionnelle du calcaire a fait la réputation du site bien au-delà des frontières bourguignonnes.
De l'autre côté du village de Cravant, en allant sur Vincelottes, après avoir passé le faubourg Saint-Nicolas, on aperçoit les carrières de Palotte, curiosité historique. Elles sont privées et fermées au public. C'est sous le coteau de Palotte que sont exploitées dès le XIIe siècle ces carrières de calcaire. Pendant des siècles, la pierre extraite ici a contribué à la construction de nombreux monuments français, notamment des monuments parisiens tels que le Panthéon, Notre Dame de Paris ou Polytechnique.
Mais les carrières de Cravant racontent aussi une histoire plus récente. Pendant la seconde guerre mondiale, les carrières sont d'abord utilisées par les Français, puis les allemands, la Société Nationale de Construction Aéronautique du Centre reprendra ensuite l'usine. On peut encore voir, deux blockhaus, face aux carrières, dominant la vallée de l'Yonne.
Fondée en février 2005, l’association « AVIATROGLO » (Aviation & troglodytes) a pour objectif de sauvegarder le patrimoine militaire et aéronautique local, notamment à travers les opérations de réhabilitation et de valorisation de l’ancienne usine souterraine d’aviation de Cravant-Palotte et de ses installations annexes. Même fermées au public dans leur grande majorité, ces anciennes carrières participent pleinement à l’identité de cette route touristique. Elles rappellent combien la pierre a façonné l’histoire économique et architecturale de l’Yonne.
Le canal du Nivernais, une respiration à ciel ouvert
Après plusieurs plongées dans les profondeurs, le voyage offre une parenthèse lumineuse le long du canal du Nivernais. Ici, l’eau remplace la pierre. A la sortie de Cravant, après le pont sur l'Yonne, sur votre gauche, se trouve la halte nautique sur le canal du Nivernais. Le canal du Nivernais, d'une longueur de 174 km, va de Saint-Léger-des-Vignes, petite ville du sud de la Nièvre, à Auxerre. 116 écluses jalonnent son trajet. Si la rivière a connu un déclin certain, le canal du Nivernais a repris une activité importante avec la navigation de plaisance.
Les péniches de plaisance glissent lentement entre les écluses fleuries. Les cyclistes empruntent les anciens chemins de halage. Les pêcheurs profitent du calme des berges. Le contraste avec les univers souterrains précédemment visités est saisissant. Le canal constitue une invitation à ralentir encore davantage. On peut s’y arrêter pour déjeuner, observer le passage des bateaux ou simplement écouter le chant des oiseaux qui accompagne le clapotis de l’eau. Cette halte rappelle que l’Yonne ne se résume pas à ses profondeurs. Le département séduit également par la douceur de ses paysages de surface.
Pour cette dernière étape de ce parcours touristique, direction les Caves Bailly-Lapierre via la rue de Cravant (101 km). Ce village bourguignon de Bailly est le berceau de l’AOC Crémant de Bourgogne élaborés depuis 1972, dans une carrière de pierre souterraine qui offre des conditions naturelles uniques, des vins effervescents d’un autre monde.
Bailly-Lapierre, quand la pierre devient vin
Difficile d’imaginer que derrière ces anciennes carrières souterraines se cache aujourd’hui l’un des lieux emblématiques du Crémant de Bourgogne. En pénétrant dans les galeries, le visiteur découvre un univers spectaculaire. Sous plusieurs dizaines de mètres de roche reposent des millions de bouteilles alignées dans des allées interminables. L’humidité naturelle, la température constante et l’obscurité offrent des conditions idéales pour l’élaboration des vins effervescents. Le décor est impressionnant.
Les voûtes gigantesques rappellent constamment l’origine minérale du lieu. Ici encore, l’histoire de la pierre rejoint celle des hommes. Pendant des siècles, les carriers ont extrait le matériau nécessaire à la construction de villes, d’abbayes et de châteaux. Le transport était facilité par la rivière de l’Yonne qui coule au pied des carrières. Aujourd’hui, les mêmes galeries donnent naissance à l’un des fleurons du vignoble bourguignon. La visite s’achève souvent par une dégustation.
Les fines bulles du Crémant de Bourgogne prennent alors une saveur particulière. Elles semblent porter en elles toute l’histoire de ce territoire, depuis les profondeurs calcaires jusqu’aux coteaux viticoles baignés de soleil.
Retour sur Auxerre via la D606 (113 km).