L'Abbaye de Grestain est à l’écart des lieux fréquentés, bien cachée près d’une petite route longeant l’estuaire de la Seine, à l’endroit où le paysage de marais s’ouvre aux lumières changeantes et aux tons subtils des alignements de peupliers. Au XIe siècle, un village assez considérable existait auprès de l'abbaye sous le nom de Saint-Ouen-de-Grestain. Détruit en partie par un incendie en 1122, il disparut en 1750 sous de violents coups de mer.
Le nom de l'abbaye et de la localité de Grestain sont attestés sous les formes Grestano vers 1050 ; S. Maria Gresteni en 1113 (roul. des morts); Grestanum (Neustria pia); Gresten en 1185 (Robertus de Monte) ; Grestenus en 1228 (cart. de Jumiéges) ; Gratin en 1249; Gratain en 1254 ; Grestain en 1257; Grestanus en 1254 (Gall. christ.). Il s'agit peut-être d'un type toponymique issu du vieil anglais great « grand, élancé » + stān « pierre ». Dans ce cas, il serait synonyme de Garston (Lancashire, Grestan 1094.)». Cependant, les formes suivantes ne vont pas nécessairement dans le sens de la forme précoce latinisée Grestano.
En effet, le type Gresteni ou Gresten dont le second élément est -sten(i) implique plutôt d'avoir recours au vieux norrois steinn « pierre », le toponyme n'étant pas par ailleurs attesté sous la forme Grestan. En ce qui concerne le premier élément Gre-, il n'existe aucune trace de la présence d'un [t] qui puisse confirmer l'hypothèse great, bien que l'alternance des formes en gre- et en gra- soit compatible avec l'articulation de la diphtongue ēa du vieil anglais. En revanche, on peut y voir l'ancien scandinave gráa, forme déclinée de grár « gris », d'où le sens global de « pierre grise » qui pourrait faire référence à un mégalithe en grès ou en calcaire gris (sorte de calcaire qui contient de la silice), à l'emplacement duquel l'abbaye a été fondée (tout comme l'abbaye de Graville, en un lieu nommé Grestain également). Il existe un lieu homonyme en Islande, Grásteinn qui désigne une pierre grise et également gråstein qui désigne tout type de pierre grise en norvégien.
Le passage de Gra- à Gre- ne va pas de soi phonétiquement, mais on constate le même phénomène dans le mot regretter, attesté au Moyen Âge généralement sous les formes regreter mais parfois aussi regrater et qui passe pour un emprunt au vieux norrois gráta « pleurer, se lamenter, déplorer », peut-être influencé phonétiquement par l'anglais grētan de sens proche. Dans le cas de Grestain, il est possible que le vocalisme du premier élément ait été influencé par le vieil anglais græġ « gris ».
L'histoire de l'Abbaye de Fatouville-Grestain se confond avec celle de Guillaume le Conquérant, Arlette la mère de Guillaume repose dans le parc boisé. Une abbaye chargée d'histoire. L'abbaye est fondée vers 1050 par Herluin de Conteville et son épouse Arlette. Après la mort du duc Robert le Magnifique (vers 1010–1035), la mère de Guillaume le Bâtard se remarie en 1037 avec Herluin, vicomte de Conteville (vers 1001–1066), qui réside près de Pont-Audemer. Elle donne deux demi-frères à Guillaume : Odon de Bayeux et Robert de Mortain ainsi qu’une une sœur, Adélaïde.
Herluin de Conteville, victime de la lèpre, voit apparaître en songe la Vierge Marie, qui lui conseille une cure thermale à la source jaillissant à Grestain et lui demande de lui édifier une abbaye. Herluin de Conteville comme tous ses contemporains, était fort soucieux de son salut. Guéri, Herluin fonda l’abbaye qu'il dédia à Notre-Dame en témoignage de reconnaissance. Que sait-on d’Herluin ? Fort peu de choses. Certains documents disent de lui qu’il était « nobilis homo » ce qui veut dire un petit seigneur. D’autres disent qu’il était un « probus miles », un honnête militaire. Herluin était un proche compagnon du duc Robert le Magnifique. Incontestablement son homme de confiance.
Une autre version des faits rapporte que la maladie en question est toute spirituelle, méritant pénitence, et qu'il s'agit pour Herluin de Conteville non pas de se baigner dans la source, mais de rétablir une chapelle dédiée à Marie près de la source de Grestain. Et que c'est lors d'un second songe que la Vierge lui demande de fonder en ce même lieu une abbaye. Une certaine nuit alors qu’il dormait, Herluin de Conteville vit apparaitre la Vierge Marie tenant à la main une fleur blanche en forme de branche, en vérité un lis. Elle lui demanda s’il voulait guérir. Comme il lui répondait que oui : « Va (lui dit- elle) en un lieu nommé Grestain, près d’une source où se trouve une chapelle qui m’a été jadis consacrée mais que le temps a presque détruite. Tu la rétabliras et y placeras un clerc qui en desservira l’autel. Alors, tu guériras… »
La dotation initiale d'Herluin à l'abbaye de Grestain lors de sa création est assez faible, ce qui montre que son statut social est alors peu élevé. Il est d'ailleurs probable que les premières années d'existence de l'abbaye sont assez difficiles. C'est l'ascension sociale d'Herluin et de ses fils qui lui permet de s'enrichir. Toutefois, pendant ses trente premières années, ses bienfaiteurs appartiennent presque exclusivement à une seule famille. Son fils Robert de Mortain, comte de Mortain, demi-frère de Guillaume le Conquérant, en est le principal bienfaiteur, lui offrant, entre autres, la dot de son épouse décédée Mathilde de Montgommery, soit 32 hides de terres en Angleterre.
Une pancarte, compilation de chartes de donations de l'abbaye de Grestain a été découverte par le professeur David Bates peu avant 1990. Elle nous est parvenue sous la forme de trois copies distinctes : deux du XVIIe et une du XVIIIe siècle. Cette pancarte mentionne la date de fondation de l'abbaye (1050) et la liste des donations reçues en Normandie et en Angleterre. Elle se conclut par les attestations de sept importants personnages de l'époque : Guillaume le Conquérant, aussi l'un des bienfaiteurs de l'abbaye, Odon, l'évêque de Bayeux, fils d'Herluin, Robert de Mortain, Roger de Beaumont, Roger de Montgommery et Guillaume, l'archevêque de Rouen. Bates et Gazeau date la pancarte originale aux environs de l'automne 1082.
L’abbaye de Grestain fut dotée, par Herluin de Conteville : Trente acres à Grestain même (les quatre hectares enclos de murs de l’actuelle abbaye), les bordages tenus par les pêcheurs de la Franche-table de Grestain, les bois de Normare et de Fiquefleur, le tiers des moulins de Sainte-Mère-Eglise (Notre Dame du Val) et de Carbec, cent trente acres à Foulbec, Vauville, Martainville, Bretteville l’Orgueilleuse, Munneville sur mer, Tilly sur Seulle, Sainte Scolasse, et au Marais Vernier…
Par Guillaume le Conquérant avec de nombreux et riches domaines, des revenus et droits de toutes sortes, de Normandie puis, après la conquête, d’Angleterre. Par Robert de Mortain avec des droits maritimes depuis Quillebeuf jusqu’au Noirport, des coutumes, marées, varech, pêches, la propriété de tous les esturgeons, du premier saumon, de la première lamproie pêchés dans la rivière, toute la terre et les galets que les flots recouvrent le long du rivage à Jobles, Fiquefleur, Cremanfleur et Honfleur…
Par Mathilde de Montgommery, épouse de Robert de Mortain, et leur fils Guillaume de Mortain avec une maison à Londres, vingt-neuf localités dans les comtés de Dorset, Sussex, Worchester, Northampton, Buckingham, Hertfordshire et Cornouailles, le manoir de Grafton ou « Grastone », le patronage de dix églises… A la fin du douzième siècle, l’abbaye possédait de nombreux manoirs, douze églises dont St-Léonard de Honfleur, un prieuré, trois fiefs et des terres dans de nombreuses paroisses, soit l’équivalent de 5’830 hectares.
Les Bénédictins issus de l'Abbaye de Saint-Wandrille occupent pendant 710 ans l'abbaye de Grestain. Ils ne se font pas remarquer par une vie religieuse assidue. Certains passent beaucoup plus de temps à la pêche et à la chasse qu'à la prière. Cet épisode dure environ cinq ans. Il faut une lettre de l'évêque de Lisieux au pape Alexandre III pour qu'il y soit mis fin. La vie monastique put alors reprendre un cours normal comme en témoigne avec satisfaction Eude Rigaud archevêque de Rouen dans le journal de ses visites pastorales qui date des années 1250. En 1345, Simon Houël acquiert le fief de La Pommeraye dont le siège est dans la commune de Berville-sur-Mer.
C’est plus tard que les vraies difficultés commencèrent. L’abbaye de Grestain fut pillée plusieurs fois par les Anglais pendant la guerre de Cent ans. En 1358, l’abbaye fut pillée plusieurs fois par les Anglo-Navarrais. Les moines se réfugient en leur maison de Rouen, dans la paroisse Saint-Éloi. Elle servit d’abri, tant à la soldatesque qu’à des brigands. En 1365, l’abbaye est reprise. Au retour, les moines trouvent l’abbaye en partie détruite « presque rasée au niveau du sol ». En 1450 Charles VII y séjourna près d’un mois pendant le siège de Honfleur. C’est là qu’il conçut l’ordonnance prescrivant une enquête sur le procès de Jeanne d’Arc.
La Normandie, revenue sous l’autorité du roi de France, les modalités de fonctionnement de l’abbaye changèrent. Comme presque toutes les abbayes de France, elle tomba sous le régime de la "commende". L’abbé n’est plus élu par les moines mais nommé par le roi. Il n’est pas tenu de résider dans son abbaye dont les revenus lui sont directement versés, à l’exception de la « portion congrue » destinée à l’entretien des moines et des bâtiments. Somme fort insuffisante. Sauf de courtes périodes de redressement, l’abbaye entra en décadence. Le nombre des moines qui y résidaient chuta fortement et ses bâtiments, faute d’entretien, tombèrent peu à peu en ruine.
Le caractère conventuel des bâtiments de l’abbaye de Grestain est officiellement abrogé en 1757. Par décision de l’Intendant général du clergé, l’abbaye fut abolie pour devenir une simple chapellenie servie par un chapelain. Les bâtiments et l’église sont démolis vers 1766. L’église abbatiale et le cloître furent entièrement démolis de même que les bâtiments conventuels, à l’exception du réfectoire voûté du XIIe siècle au-dessus duquel fut bâtie une maison pour le chapelain. Avec les pierres de démolition on lui construisit également une grange et l’on rebâtit pour lui l’ancienne chapelle. En 1790, il ne subsiste donc de l'abbaye que des vestiges.
Devenue bien national, l’ancienne abbaye fut vendue à un armateur du Havre, puis elle passa entre les mains de plusieurs familles avant d’être convertie en ferme. Il s’en fut de peu que le souvenir de ses origines se perdît. L'auteur Alfred Canel mentionne l'existence de l'ancien autel de l'abbaye de Grestain dans le chœur de l'église Notre-Dame du Val situé dans la commune de Saint-Pierre-du-Val. Ce chœur étant à cette époque la partie subsistante de l'édifice disparu depuis.
L’abbaye de Grestain aujourd’hui
Dans les années 1960, ses nouveaux propriétaires, Julie et Arnaud Wapler, entreprennent de la restaurer pour la remettre dans l’état. L'abbaye de Grestain, possession de nos jours de Nicolas Wapler, est ouverte gratuitement à tous ceux qui souhaitent la visiter. il ne subsiste donc de l'abbaye que des vestiges, ceux que l'on peut visiter encore aujourd'hui est composés du mur d'enceinte, le portail du XIIIe siècle, une maison du XVIIIe siècle construite sur une salle du XIIIe siècle épargnée par les démolisseurs, et un pilier de l'église.
Une plaque commémorative a été posée sur le pilier subsistant de l'église, à la mémoire de ceux de ses fondateurs qui ont été enterrés dans l'église aujourd'hui disparue: Arlette de Falaise, Herluin de Conteville, Robert de Mortain, ainsi que l'épouse de Robert, Mathilde de Montgommery. L'abbaye de Grestain est le lieu de sépulture d'Herluin de Conteville, de son fils Robert et de la première épouse de Robert, Mathilde de Montgommery. D'après le chroniqueur Robert de Torigny, c'est aussi le lieu d'inhumation d'Arlette, la première épouse d'Herluin, mère de Guillaume le Conquérant. Comme l’atteste le « Rouleau mortuaire de Saint-Vital », daté de 1123, conservé à la Bibliothèque Nationale. D'après l'historien britannique David C. Douglas, il est très improbable qu'elle soit enterrée là, car elle n'est pas mentionnée comme bienfaitrice et la création de l'abbaye date certainement d'après sa mort. Personne ne sait le lieu exact où Arlette et les siens sont enterrés. Très probablement dans l’église abbatiale disparue.
Depuis, sa restauration, la réputation et le rayonnement de Grestain n’ont cessé de croître – grâce aussi, à partir de 2011, à la tenue d’un riche programme culturel fait de visites commentées, de conférences, de concerts, de théâtre et d’expositions.
La commune de Fatouville-Grestain compte également un beau patrimoine à mentionner : l'église Saint-Martin de Fatouville du XIIe et XIIIe, ses fondations du XIe siècle, construites en pierre et en silex, conservent quelques traces romanes. Découvrez également le phare de Fatouville et sa légende. A Carbec, l'église paroissiale Saint-Martin a été construite en silex et torchis du XIe au XIIIe. À proximité, une source dédiée à saint Méen alimente, en contrebas, le lavoir à Carbec de la première moitié du XIXe siècle. A Grestain, se trouve des maisons et fermes des XVIIe aux XIX, le manoir situé au Feugré, une ferme de la seconde moitié du XIXe siècle, une maison à la Terrerie de la seconde moitié du XIXe siècle, la sculpture Notre-Dame-de-la-Mission construit en 1857, le presbytère situé à Carbec ainsi qu'un manoir situé aux Londe.