Blottie dans un écrin de verdure entre la forêt de Bord et les rives de l'Eure et de la Seine, l'ancienne abbaye Notre-Dame de Bonport recèle bien des trésors. Ici en ce lieu d' histoire, son atmosphère paisible nous plonge dans la Normandie de Richard Cœur de Lion, son fondateur. Les abords immédiats à l'Ouest et au Sud sont faits de champs et de bois, la localisation du monastère présente un aspect stratégique, en amont de Rouen et en bord de Seine, afin d'abriter les religieux. Lieu privilégié à commencer par l’emplacement sur une colline boisée, avec la rivière de l’Eure bordant le mur d’enceinte en contre-bas, entouré de nombreuses terres alentour qui permettaient aux moines de dégager des rentes pour leur survie et le développement de l’abbaye.
Le site de de Bonport illustre bien le choix qui a été fait, près de l’eau, non loin du village du Pont-de-l’Arche, véritable forteresse pour veiller ou interdire selon les époques le passage des soldats, des gens et des marchandises en amont de Bonport sur la Seine. L’endroit était stratégiquement important au plan militaire qu’au plan économique puisque l’abbaye devait assurer en partie ou en totalité sa subsistance pour elle-même, les siens et ceux qui dépendaient d’elle. Les moines étaient encouragés en cela par l’Ordre cistercien qui fait du travail de mise en valeur de la terre un des fondements de l’engagement religieux chrétien et de son œuvre de civilisation.
Cette richesse de la terre fut sans conteste la constante de toute l’histoire de l’abbaye de Bonport. Les moines savait travailler le bois de la forêt, récolter le grain pour faire du pain, chasser dans les bois pour avoir du gibier... On y faisait pousser la vigne, pour le vin se fasse. Outre ces activités liées à la terre, il y était fait commerce. Les moines étaient par exemple informés en temps et heures du passage en amont au pont de Mantes des navires marchands de vin.
Deux sources d'archives existent sur l'abbaye royale Notre-Dame de Bonport : un cartulaire original daté du XIVe siècle comprenant 87 chartes classées par autorité, actes pontificaux, puis actes royaux chartes royales et enfin chartes d’autres disposants ; des chartes originales conservées aux Archives Départementales de l’Eure et de la Seine-Maritime. À la fin du XIXe siècle, Jules Andrieux a édité les 374 chartes relatives à l'abbaye datées entre 1190 et 1467. Jules Louis Andrieu (1838-1884) à publie Histoire du Moyen Âge (1866) et Philosophie et Morale (1867).
L'abbaye Notre-Dame de Bonport a pu être réellement fondée entre le 20 juillet et le 10 août 1189, date de l'embarquement de Richard à Barfleur pour son couronnement. Par une charte datée du 22 juin 1190 rédigée à Chinon, Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, duc de Normandie, d’Aquitaine et comte d’Anjou entérine cette fondation en concédant aux moines cisterciens de Bonport une partie d’une de ses forêts ducales, la forêt de Bord, pour y bâtir l’abbaye ainsi que dix charruées de terre, chacune mesurant 60 acres, dans la forêt d'Eawy pour y bâtir une grange destinée à l’élevage du bétail et pour y stocker du fourrage.
La charte mentionne l'installation de moines cisterciens en provenance de l'abbaye Notre-Dame du Val, près de Pontoise. Ils commencent par défricher. Les travaux de construction débutent peu de temps après. La charte fait état d'un don de Richard à Ardouval. Deux jours plus tard, il affranchit la congrégation de tout droit de coutume.
L'abbaye Notre-Dame de Bon Port est indissolublement lié à Richard Cœur de Lion, qui en permit l’édification en lui attribuant de par sa volonté le statut d’abbaye royale. Celle-ci fut d’emblée placée sous la protection de Notre-Dame de Bon Port, avec des privilèges spéciaux complétés par les nombreuses immunités de l’Ordre ecclésiastique dont l’abbaye relevait. L’ Abbaye appartient à l’ordre de Cîteaux ; cet ordre religieux eut au XIIe siècle un rayonnement culturel et architectural considérable en Europe.
Après le rattachement de la Normandie au domaine royal français en 1204, Philippe Auguste, puis les rois suivants confirment l'abbaye Notre-Dame de Bon Port dans ses possessions et privilèges. L'apogée du monastère se situe aux XIIIe et XIVe siècles grâce à des revenus réguliers et à l'action de ses moines copistes qui portent sa renommée au-delà des terres normandes et de l'Île-de-France. La construction des bâtiments monastiques a dû intervenir, sous l’abbatiat de Gérard, comme le montre l’architecture du splendide réfectoire, de la salle capitulaire et du scriptorium. La rapidité des travaux et l’utilisation systématique de la pierre de taille sont encore une preuve de la richesse de Bonport.
En 1244, le Pape Innocent IV accordait des indulgences de vingt jours aux fidèles à ceux qui se rendaient à l’église abbatiale, au cœur de l’abbaye Notre-Dame de Bon Port. La réputation grandissante de l'abbaye lui vaut la venue de nombreux pèlerins. Beaucoup des grands noms de l’histoire de France sont liés à « Bon Port », au point qu’il n’était même plus besoin de parler de l’Abbaye, tant sa renommée était grande. De toutes celles qui portent ce nom, elle est indéniablement la plus célèbre.
En 1387, le cloître a été reconstruit (comme aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles), ont été menés des travaux d'agrandissement ou de restauration au niveau du cloître, encore, par exemple. Comme ailleurs, la guerre de Cent Ans provoque des pillages et des dommages, causés tout autant par le parti français que par le parti anglo-navarrais qui la menacent de ruine. La guerre de Cent Ans affecte également les revenus de l’abbaye Notre-Dame de Bon Port. L'abbaye fut choisie en 1448 par les ambassadeurs de France et d'Angleterre en vue d'établir la paix entre les deux royaumes.
Le roi Charles VI, dit "le Bien-Aimé", et, parfois de manière posthume depuis le XIXe siècle, "le Fou" ou "le Fol", octroie des subsides importants aux moines pour qu'ils puissent réparer le cloître et l'église fortement endommagés. Après son second débarquement en Normandie et sa campagne victorieuse, le roi d'Angleterre Henri V accorde une sauvegarde aux moines pour les dédommager de l'avoir hébergé pendant le siège de Pont-de-l'Arche en 1418. En 1465, c'est au tour du roi Louis XI de dédommager financièrement l'abbaye pour les dégâts occasionnés lors des troubles de la Ligue. Des donations royales de Charles VI, Louis XI et des seigneurs de Rouville permettent sa restauration au XVe siècle.
Prospère et influente, l'abbaye amorce un déclin certain à partir du XVIe siècle. A partir de 1536, l’abbaye Notre-Dame de Bon Port subit le régime de la commende et ne compte plus alors qu'une quinzaine de religieux. Le régime de la commende va entamer un long déclin des monastères. es abbés, parfois des enfants, sont nommés par faveur royale. Les nouveaux abbés ne résident plus sur place et l'un d'entre eux acquiert cette charge à l'âge de deux ans. Quatorze abbés vont se succéder avant la révolution française. Ses abbés commendataires les plus connus sont le poète Philippe Desportes, le cardinal de Polignac et le roi Casimir de Pologne.
Les moines engagent d'importants travaux pour moderniser et rendre plus confortables des bâtiments vétustes, dont le confort spartiate ne correspond plus aux mœurs de l'époque. En outre, il faut pouvoir y accueillir les hôtes prestigieux qui s'y succèdent encore. La raréfaction des vocations et l'absence de revenus importants, liés pour partie au système de la commende, engendrent une diminution de la communauté de près de moitié et la révolution ne va qu'accélérer une lente décadence entamée depuis deux siècles. A la fin du XVIIe siècle, il ne reste que 8 religieux et le Visiteur de Normandie à l’abbaye Notre-Dame de Bon Port. Dominique Georges, ne peut que constater le déclin de la vie monastique. Le rôle que Dominique Georges a joué dans la réforme de son temps fut grand, et très importante son influence en Normandie. Dom Georges avait la vocation d'éducateur, de formateur et de réformateur.
Le cloître de l’abbaye Notre-Dame de Bon Port date du XVIIIe siècle. Les raisons en étaient tout autant monastiques que séculières, pour agrémenter le confort jugé un peu rustique par des grands noms de la noblesse. Le grand bâtiment perpendiculaire à l’Eure affecté aux moines fut doté d’une bibliothèque, d’un dortoir un peu plus confortable, ainsi que la création d’un grand escalier, en grande partie grâce à l’Abbé Melchior de Polignac, ambassadeur en Pologne et qui tarda tant à y aller, qu’il fut envoyé en disgrâce en son abbaye de Bon Port par le roi Louis XIV. Sa "retraite" dura quatre ans, pendant lesquels Melchior de Polignac aménagea les bâtiments de vie de façon plus confortable et plus digne de son rang et se fit construire un pavillon pour lui juste à côté.
En juillet 1789, une émeute éclate aux portes de l’abbaye et le prieur, Dom Peronnier, doit faire appel à la troupe en détachement à Pont-de-l’Arche. Les soldats ne quitteront l’abbaye, où ils ont vécu aux frais des religieux, qu’en décembre 1790.
À la Révolution, l'activité monastique est stoppée, les six derniers moines quittent l’abbaye Notre-Dame de Bon Port. La vente aux enchères publiques comme Bien National le 2 avril 1791 marque la fin de toute activité monastique, ainsi l'abbaye est elle cédée pièce par pièce à différents propriétaires : deux sieurs deviennent propriétaires des bâtiments et des terres : Joseph de La Fleurière et Alexandre de La Folie. Les meubles sont achetés par différentes personnes. L'église Notre-Dame de Louviers hérite des orgues et de la clôture du chœur, où ils seront déduits. Les cloches sont fondues pour soutenir l'effort de guerre. Quant au chapier, un autel et les stalles, ils sont déposés à l'église Notre-Dame des Arts de Pont-de-l'Arche.
Bien que la loi interdise la destruction de bâtiments non payés, l’acquéreur Alexandre de La Folie, après avoir profané les tombes du chœur, s’empresse de raser l’église, le cloître et le bâtiment des convers. Le cloître du XVIIIe siècle, le bâtiment des convers et l'abbatiale servent de carrière. Les bâtiments restant servent ensuite de ferme ou utilisés comme hangars agricoles, le réfectoire est particulièrement endommagé à cette occasion.
Depuis la fin du XIXe siècle, l’essentiel des bâtiments monastiques du XIIIe siècle est sauvé et grâce à leurs actuels propriétaires, ils sont entretenus et respectueusement restaurés, et l'ouvrent au public. Ils vous invitent à la balade parmi les légendes et les pierres qui témoignent des grandes heures de l'abbaye Notre-Dame de Bon Port.