Située dans une hêtraie au coeur de la forêt de Lyons, les ruines de l'Abbaye de Mortemer s'élèvent dans un cadre bucolique qui invite à une promenade presque mystique tant ces lieux sont chargés d'histoire. L'abbaye de Mortemer est fille de l'abbaye Notre-Dame d'Ourscamp et mère de l'abbaye du Valasse et de l'abbaye du Val-Richer. Le prieuré de Port-Mort en relève par ailleurs. Imaginez vous, au coeur de la forêt de Lyons, à l'écart de toute habitation, nichée dans un vallon où coule la source Fouillebroc, les ruines d'une Abbaye... Mortemer, royaume de Dieu sur terre, mais également de Satan si l'on en croit les multiples légendes qui courent à son sujet.
Le nom de la localité de Lisors est attesté sous les formes Lisort en 1190 sur une charte de Robert de Meulan. Apparemment ce toponyme se décompose en deux éléments Lis-ort. Le second élément est vraisemblablement le produit de l'évolution phonétique du gaulois ritu « gué » qui a régulièrement abouti à la finale -or en langue vulgaire. Cette explication est en accord avec la topographie, puisque Lisors est précisément traversé par le ruisseau du Fouillebroc, sur lequel se trouvait sans doute un gué à cet endroit. L'abbaye de Mortemer est située dans la vallée du Fouillebroc. Son nom, du latin « Mortum-mare », est tiré de la topographie locale. Il doit être rapproché du suffixe -mer d'origine germanique: mari / meri au sens de « plan d'eau » le préfixe est tiré de Morte- au sens de « dormant », « stagnant », on le trouve, par exemple, dans Port-Mort.
Une famille de Lisours (de Lisoures, de Lisures, de Lusoriis, de Lizours), attestée depuis 1066, se retrouve en Angleterre ; peut-être tire-t-elle son nom de Lisors, à moins qu'il ne s'agisse plutôt de Lisores dans le pays d'Auge, près de Vimoutiers. Elle s'allie à la famille de Lacy. Le défenseur de Château-Gaillard, Roger de Lacy, descendait de Robert de Lisours par sa grand-mère Aubrée. Du XIIe siècle jusqu'en 1367, Lisors appartenait à la famille Crespin, qui étaient barons d'Étrépagny. Bienfaiteurs de l'abbaye de Mortemer, ils étaient enterrés dans l'église abbatiale.
L'histoire de l'abbaye de Mortemer est bien renseignée par une chronique dans un cartulaire rédigé sous l'abbatiat de Guillaume Tholomée à la fin du XIIe siècle qui relate la vie des abbés jusqu'en 1205 et qui renseigne également sur les circonstances de la fondation de l'abbaye et de la construction du monastère. Robert de Candos, châtelain de Gisors, fonde en 1130 le monastère de Beaumont-le-Perreux (canton de Gisors), à l'instigation et avec l'aide de Guillaume, abbé du Pin (Vienne), suivant les coutumes de l'ordre de Cîteaux, mais sans affiliation à cet ordre. L'abbé Alexandre se retire en 1134 avec sa communauté dans le site de l'abbaye de Mortemer, près d'un étang.
Henri Ier d'Angleterre, dit Henri Beauclerc, roi d'Angleterre et également duc de Normandie de 1106 à sa mort. Quatrième fils de Guillaume le Conquérant et de son épouse Mathilde de Flandre, fait construire les premiers bâtiments et donne à l'abbaye une terre dans la lande de Beauficel pour y construire une grange. En 1137, Hugues III d'Amiens archevêque de Rouen affilie l'abbaye à l'ordre de Cîteaux, sous la dépendance de l'abbaye d'Ourscamp qui nomme désormais les abbés de Mortemer. Le roi Étienne, roi d'Angleterre de 1135 à sa mort, aussi connu sous le nom d'Étienne de Blois (Il est également duc de Normandie entre 1135 et 1144, et comte de Boulogne entre 1125 et 1146), et l'impératrice Mathilde lui donnent à l'Abbaye de Mortemer un ermitage à Bosquentin situé à quelques kilomètres.
Enguerran de Vascœuil, seigneur du fief du même nom, fait édifier sur le site de l'Abbaye de Mortemer une infirmerie, une maison des convers, un dortoir et un réfectoire. Froger commence le cloitre qu'il achève sur trois côtés et fait construire la chapelle de l'infirmerie dédiée à saint Jean l'évangéliste. L'impératrice Mathilde fait construire deux hôtelleries de grande capacité. Geoffroy de La Chaussée abbé de 1164 à 1174, fait construire un mur autour de l'abbaye.
La construction de l'église de l'Abbaye de Mortemer s'étale sur plusieurs années entre 1154 et 1200. Sa construction commence sous l'abbatiat d’Étienne (1154-1163). Henri II, roi d’Angleterre et sa mère Mathilde entreprennent la construction de l'église. Les travaux se poursuivent et Richard de Blosseville, issu d'une famille noble normande, d'abord abbé du Valasse, puis abbé de Mortemer de 1174 à 1180 jette les fondations et avance les travaux du chevet de l'église. L'église est achevée totalement par Guillaume Tholomée, abbé de 1180 à 1200.
C'est seulement en 1209, après la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste que le sanctuaire principal de l'Abbaye de Mortemer est dédicacé par Robert Poulain, archevêque de Rouen. La cinquantaine de moines qui y résidaient, vivaient en totale autarcie et possédaient des terres dans la région. L'Abbaye de Mortemer connait alors son apogée. Les chartes du XIIIe siècle montrent l'importance des acquisitions et des dons de terres. Philippe Auguste, après la conquête de la Normandie, reconnaît les titres de l'abbaye. celle-ci possède alors des maisons à Paris et à Rouen. Le nombre de moines s'accroît.
En 1318, l'Abbaye de Mortemer reçoit le droit de prison. Son importance se maintient durant tout le XIVe siècle. Guillaume d'Autun, abbé de 1405 à 1428, représente en 1412 l'ordre cistercien au concile de Constance. Durant la guerre de Cent Ans, les troupes anglaises assiégeant Gisors, séjournent à Mortemer. L'abbé Guillaume Girard fait décorer la chapelle Saint-Jean-Baptiste. Un palais abbatial est construit par l'abbé Louis Huillard.
De sa fondation à son apogée, l'abbaye de Mortemer joua un rôle économique important, comme l'atteste le nombre des granges, Beauficel, La Lande, Bosquentin, Rosay, Charleval, Gallarbois-Cressenville, Écouis, Pommiers, Fontenay, Quesneger. L'abbaye possède également des fiefs avec manoir à Bosquentin, Vaux, au Roule, au Montroti, des églises à Verclives, Grainville, Puchay et des moulins. Ces possessions sont essentiellement proches de l'abbaye; s'y ajoutent quelques possessions dans la vallée de la Seine et dans le Beauvaisis, ainsi que des maisons à Rouen, Beauvais et Paris ce qui atteste son rayonnement à cette époque. Le moine Philippe d'Alcripe est connu pour être l'auteur de La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité.
En 1543, l'Abbaye de Mortemer passe sous le régime de la commende et commence à décliner. Dans le régime de la commende, un ecclésiastique (abbé ou prieur « commendataire ») ou un laïc tient une abbaye ou un prieuré in commendam, c'est-à-dire en percevant personnellement les revenus et, s'il s'agit d'un ecclésiastique, en exerçant aussi une certaine juridiction sans toutefois la moindre autorité sur la discipline intérieure des moines. Les guerres de la Ligue causent de graves dommages à l'abbaye. La mauvaise administration des abbés commendataires et notamment de l'abbé Philippe de La Fontaine, conduit en 1653 le Parlement de Normandie à saisir les revenus pour faire exécuter les réparations indispensables. Cette décision sera suivie de suivantes, les travaux n'ayant pas été effectués.
En 1680, à cause d'un coup de vent violent, la chute des plombs couvrant la toiture du clocher de l'église abbatiale de Mortemer entraîna l'écroulement des voûtes du chœur. Les voûtes sont alors recouvertes d'une charpente lambrissée. En 1695 une partie des combles et les charpentes du dortoir est déjà écroulée. Les murs de clôture s'écroulent et le moulin est détruit à cause d'une inondation provenant de la fonte des neiges. En 1770, il ne reste que six moines à l'abbaye. Pourtant d'importantes réparations sont faites, notamment, sur l'église avec en particulier la reconstruction des voûtes en brique et pierre.
L'Abbaye de Mortemer cesse d'exister officiellement le 11 janvier 1791, par une déclaration en municipalité de Lyons-la-Forêt. Les cinq religieux qui restaient rejoignirent un établissement de Champagne. Le mobilier conventuel fut dispersé dans les églises des environs. Le 17 août 1793, la municipalité d'Écouis se porte acquéreur des stalles et du pavage de l'église, le maitre autel est attribué aux Andelys. Des stalles ont été dispersés à Écouis, Lilly, Fleury-la-Forêt, Lorleau et peut-être aussi à Lyons-la-Forêt. Un lutrin en forme d'aigle fut acheté en 1791 par un sieur Dejonquère demeurant à Lyons-la-Forêt qui le donna en 1795 ou 1802 à l'église de Lyons où il se trouve aujourd'hui. Les grilles de l'abbaye furent transportées à l'entrée du couvent des Cordeliers de Lyons. L'église de Lisors conserve un confessionnal, deux chandeliers en bois sculpté ainsi que les grilles de clôture du chœur.
L'Abbaye de Mortemer elle-même fut vendue comme bien national à un sieur Louis-André Duval, qui participa au déclin en vendant les pierres de taille composant l'église, ainsi que l'aile Est des bâtiments conventuels, pour la construction de maisons locales. Lors d'une revente à un sieur Carpentier en 1808, celui-ci pratiqua l'exploitation comme carrière. Ensuite l'abbaye fut revendue plusieurs fois jusqu'en 1985, année au cours de laquelle l'Association de l'abbaye de Mortemer en devint propriétaire. L'aile sud abrite désormais un musée consacré à la vie des moines et de nombreux spectacles y sont organisés tout au long de l'année.