Nos ancêtres avaient placé le long des routes, sur presque tous les points culminants, des croix que, dans ces temps d’insécurité, les voyageurs invoquaient contre les dangers de toutes sortes auxquels ils étaient exposés. Le chemin de Croix est un des temps forts du temps pascal, il trouve son origine à Jérusalem, au IVe siècle. Des pèlerins ont souhaité commémorer la Passion du Christ, en parcourant la Via Dolorosa qui l’a mené au Golgotha. L’année 1342 marque une étape décisive dans l’histoire du chemin de croix. Le pape Clément VI confie en effet la garde des Lieux Saints aux franciscains. Impulsés par les Franciscains de Terre sainte, les chemins de croix commencent à fleurir en Europe au fil des siècles.
À cette époque, le nombre de stations n’est pas codifié, les paroisses multiplient donc les stations selon leurs envies. Véritables parcours dévotionnels, ils permettaient aux fidèles qui ne pouvaient pas se rendre en Terre sainte de revivre physiquement la Passion du Christ. C’est dans la petite ville de Romans-sur-Isère que se cache le plus ancien chemin de croix d’Europe dont la fondation remonte au XVIe siècle. Mais l’ancienneté n’est pas la seule singularité de ce chemin de croix.
Le chemin de Croix et le calvaire des Récollets furent conçus en 1516 par un riche et pieux marchand de Romans-sur-Isère, Romanet Boffin. La topographie de la ville rappelant étrangement celle de la Ville Sainte, selon deux Franciscains revenant de Palestine, Boffin, après s'être lui-même rendu à Jérusalem, décida d'édifier dans la ville 14 stations aboutissant à un calvaire situé hors les murs. Ce Grand Voyage était un moyen de substitution au pélerinage à Jérusalem, onéreux et devenu compliqué en raison de la conquête de la ville par les Turcs. Dès son lancement, le pèlerinage connaît un succès fulgurant, renforcé par plusieurs guérisons miraculeuses.
Le chemin de croix de Romans-sur-Isère se composait, à l’origine, de sept piliers commémorant la Passion du Christ qui aboutissaient à un calvaire entouré de deux chapelles. Celui-ci fut construit sur un terrain situé sur une éminence à un quart de lieue de la ville, près d'un petit hermitage. L'archevêque de Vienne qui en avait la propriété lui céda ses droits. La première pierre fut posée le 15 mars 1517. Ce calvaire fut confié aux Franciscains et une chapelle, l'actuelle église Sainte-Croix et un couvent furent construits.
Le calvaire fut achevé en 1522. Construit sur un monticule artificiel, il se composait de trois croix accompagnées des trois Marie et de la chapelle du Saint-Sépulcre. Le calvaire devient rapidement un lieu de piété renommé, comme en témoigne la lettre écrite le 13 août 1525 par Louise de Savoie aux officiers de la chambre des comptes de Grenoble, leur demandant de faire distribuer aux frères douze charretées de bois de la forêt de Banier. Les habitants de Romans attribuent au lieu des vertus miraculeuses : ainsi, un barral de vin apporté par un artisan aux ouvriers construisant l'édifice ne cessa point de couler jusqu'à la fin de l'ouvrage. Le calvaire était le but traditionnel de la procession annuelle du dimanche des Rameaux, durant laquelle le chapitre collégial portait le corps de saint Barnard.
Mais les guerres de Religion ne l’épargnent pas. Le 28 novembre 1548, il fut spolié et incendié par les réformés. En mars 1562, il fut saccagé par les calvinistes. Le dimanche des Rameaux de 1562, les troupes protestantes détruisent les trois croix du calvaire. Un mois plus tard, il est incendié. Le 16 mai 1562, les moines franciscains abandonnèrent le couvent. En 1583, grâce à la volonté de Félicien Boffin, le fils de Romanet, le calvaire des Récollets renaît de ses cendres. L’arrivée de frères récollets favorise la reconstruction des grandes stations urbaines et celle du calvaire. En 1638, on dénombre pas moins de trente-sept stations disséminées dans la ville et le pèlerinage trouve une nouvelle vitalité. Dès tentures, sculpture et tableaux de la Passion, aujourd’hui conservées dans la collégiale Saint-Barnard, étaient exposés sur les stations.
En 1679, le pape Innocent XI accorde même des indulgences aux pèlerins du calvaire de Romans, les mêmes que celles accordées à ceux partis en Terre Sainte. Mais à la fin du XVIIe siècle, le chemin de croix est victime du désintéressement des fidèles. En 1775, signe annonciateur du déclin du pèlerinage, la première station du « Grand Voyage » est enlevée pour établir une promenade à côté du marché. Les sans-culottes le dégrade en 1794. La Révolution française fit du calvaire un cimetière, jusqu'en 1812. Le monastère, quant à lui, fut acheté par des chartreux chassés de leurs cellules, mais ceux-ci le confirent bientôt à la ville qui en fit un établissement public.
Si l’histoire du calvaire des Récollets aurait pu s’arrêter là, c’était sans compter la foi de Pierre Larat qui devient propriétaire du cimetière et donc du calvaire en 1812. Le 15 novembre 1820, il décide de le vendre au diocèse de Valence. Seule condition : que le calvaire et les chapelles soient reconstruits et que le lieu continue de vivre spirituellement. En 1821, le père Louis-Barthélemy Enfantin pose une nouvelle croix sur le calvaire, point de départ d’une importante période de restauration du chemin de croix. Restauré, le chemin de Croix compta alors 21 stations en ville et 19 dans l'enclos du calvaire. Les années qui suivent, les stations sont modifiées, ajoutées, déplacées… À la fin du XIXe siècle, on en compte en tout quarante.
Au XIXe siècle, le calvaire devient cimetière pour les riches bienfaiteurs des paroissses et les dignitaires religieux. Les riches familles font ériger deriches chapelles funéraires qui servent à la fois de caveau familial et de station supplémentaire au chemin de croix, à la suite de la chapelle du Saint Sépulcre. Ces chapelles rivalisent d'élégance, bien que construites dans des styles hétéroclites. Mais le calvaire fut abandonné à la fin du XIXe siècle.
Il faut attendre 1967 pour que l'Association des Amis du Calvaire entreprennent les premières campagnes de débroussaillage. Ce patrimoine est toujours vivant et chaque vendredi saint, au petit matin, une procession fait le tour des stations pour aboutir au Golgotha, au pied de Jésus sur la Croix.