La foire au bois de Château-Chinon qui se déroulait au mois de novembre marquait le début de la saison par la vente des lots par les propriétaires forestiers. Les hommes sélectionnaient les arbres à abattre, des feuillus, puis débitaient les bûches. Le bois, coupé en hiver, est vendu à la Toussaint suivante à des marchands forains dont la marque est martelée aux deux extrémités des bûches. Les buches, ou « moulées » étaient ensuite transportées par charrettes attelées de bœufs jusqu’aux berges des rivières où elles étaient empilées. Au printemps, la compagnie de flottage du bois autorisait le jetage.
C’est le "petit flot". On parle alors de "flottage à bûches perdues". Le hêtre sera plutôt flotté en hiver, le chêne au printemps ; les bûches au bois trop lourd "plongent en canards", et il faut les récupérer pour les faire sécher en berge, ce qui provoque parfois des conflits avec d'autres usages. Ces conflits seront d'ailleurs une constante de l'histoire du flottage, qu'il s'agisse de vol de bois, d'occupation des berges ou de revendication sociale.
Hommes, femmes et enfants s’affairaient à déverser les bûches par centaines dans la Cure et ses affluents. Après un premier flot assez tumultueux depuis les zones de coupes, lorsque les bûches arrivent sur un cours au lit plus large, l'écoulage les porte vers l'aval. Il faut des "poules d'eau" tout au long du parcours pour surveiller ce flot et le guider si nécessaire à l'aide de longues perches. Sur les rives, des dizaines d’hommes et de femmes étaient chargés de rejeter à l’eau les bûches échouées. Sur le flot des bûches, les flotteurs munis de longues perches terminées par des accrocs de fer à deux dents étaient chargés de piquer les bois qui s’amoncellaient sur les rochers et formaient un embouteillage. Le poste était terriblement risqué, en cas de débâcle, l’ouvrier se retrouvait à l’eau, bien souvent broyé par le bois. Le flot se déplacait en moyenne à 100 mètres par heure.
A ce travail de coupe, préparation et transport du bois s'ajoutent les aménagements hydrauliques. Les étangs et les barrages de la région étaient ouverts pour créer une crue artificielle (ou courue) qui favorisait le flot du bois. On voit naître en tête des bassins versants du Morvan les étangs de flottage, impliquant une bonne maîtrise de la construction des chaussées de pierre ou d'argile. Leurs "déchargeoirs" contrôlent les niveaux d'eau. Une cinquantaine d'étangs sont bâtis à cette fin unique, avec un maximum de création vers la décennie 1780. Les ruisseaux sont localement rectifiés, curés et calibrés pour éviter les embouteillages des flottants, les bras secondaires étant bouchés pour assurer un débit suffisant dans le chenal ouvrier. On observera au passage que la "naturalité" des écoulements, même dans des têtes de bassin et des régions assez peu peuplées comme le Morvan, reste une vue de l'esprit.
Arrivé vers l’Yonne, il est sorti de l’eau et empilé provisoirement pour y être jeté au printemps suivant : c’est le "grand flot". Cette opération conduit les bûches à Clamecy et alentours (Vermenton, Reigny, Arcy-sur-Cure…). C'est une véritable marée de bûches, recouvrant tout le miroir d'eau, qui arrive où des barrages en bois puis en acier sont placés pour l'arrêt du flot. Les Clamecycois attendaient avec hâte le fracas des premières bûches dans la rivière, signalant le début du travail. Les flots de bois étaient interceptés dans les ports par les "triqueurs". Les bûches étaient extraites de l’eau avec des crocs et des picots : c’est le tirage. Elles étaient ensuite transportées par brouettes dans des ateliers où elles étaient triées et rassemblées par marques de propriétaires, étape du tricage. On procédait ensuite à leur empilage de façon rigoureuse, perpendiculairement à la rivière.
Une fois les bûches retirées, marquées, empilées et comptabilisées, une autre grande étape commence : la fabrication des fameux "trains de bois", des radeaux qui vont acheminer le bois de l'Yonne à Paris et qui mobilisent une main d'oeuvre spécialisée sous l'autorité du maître-flotteur. La fabrication d’un train de bois occupait environ six personnes pendant une semaine. Ils étaient généralement long de 75 mètres et large de 4,5 mètres et formés par environ 200 stères de bois. Un train était composé de deux « parts » de 36 mètres chacune. Partant de Clamecy, les parts étaient ensuite assemblées par deux pour former un train complet dans le port de Chatel-Censoir, la rivière s’élargissant à cet endroit permettait le passage des trains.
Chaque part était composée de 9 coupons, sortes de structures en bois ressemblant à des cages et dans lesquelles on disposait les bûches. Le tout était assemblé par des rouettes, liens obtenus par torsion de fines tiges de bois défibrées. On disposait 4 à 5 couches de bois superposées dans chaque part. Le flotteur était le chef de ce chantier colossal sur lequel travaillaient des tordeurs et tordeuses qui fabriquaient les rouettes, un approcheur chargé d’approvisionner le chantier, un garnisseur qui assemblait les bûches, ainsi que plusieurs compagnons.
Le départ des trains était conditionné par l’ouverture des barrages d’eau entre Armes (Nièvre) et Régennes (Yonne) qui permettaient de grossir artificiellement le flot, permettant aux trains de bois de descendre le courant de l’Yonne puis de rejoindre la Seine jusqu’à leur arrivée à Paris, Quai de Bercy. La conduite de ces embarcations était une tâche ardue et dangereuse, ayant causé de nombreux accidents. Plusieurs risques menaçaient le parcours des trains de bois. La difficulté du conducteur de train sera de franchir les nombreux pertuis du parcours, des ponts où le train pouvait s’échouer dans les piles, l'ouvertures d'écluse dont certaines comme à Coulanges sont à angle droit par rapport à la direction du flot. Il arrivait que le train s’échoue sur les fonds sableux de la rivière ou encore qu’il soit poussé en travers des flots, l’arrière naviguant plus rapidement que l’avant. Les pertuis étaient franchis de jour comme de nuit.
Chevauchant ces grands radeaux de bois, les flotteurs voguaient vers la capitale pendant 11 jours.Bien souvent, les trains étaient conduits par un adulte et un enfant de Clamecy à Auxerre, puis par deux adultes d’Auxerre à Paris, où leur entrée au port était très contrôlée.. Debout sur les bûches, les flotteurs n’avaient que leur perche ferrée pour guider le train dans les flots. Chevauchant ces grands radeaux de bois, les flotteurs voguaient vers la capitale pendant 11 jours. Les trains arrivaient un par un à Paris où ils étaient réceptionnés dans plusieurs ports de la ville. Ils étaient alors séparés, "déchirés", puis les bûches étaient extraites de la rivière par les berges aménagées en pentes douces, puis empilées par rangées reliées entre elles et formant un "théâtre". Le travail était fait par les "débardeurs" dans des conditions difficiles.
Les flotteurs devaient alors rejoindre leur point de départ à pied, généralement en 4 jours. De retour dans le Morvan, les flotteurs s'attelaient à construire et à acheminer un nouveau train ! Ce périple enrichissant a permis à la communauté des flotteurs d’établir un contact permanent avec les milieux populaires des villes traversées et de se retrouver très souvent à la pointe des combats ouvriers, notamment lors du coup d’État du 2 décembre 1851.
Au cours des siècles, les quantités de bois transporté ne cessent d'augmenter et le flottage atteint son apogée à la fin du XVIIIe siècle. Jusqu'à 3 500 trains de bois annuels seront constitués sur les rives de l'Yonne. Le canal du Nivernais construit pour favoriser la progression, souvent périlleuse, des trains de bois, est achevé en 1843. Mais il ne verra pas longtemps le passage de ces convois sur l'eau. Les forêts morvandelles vont chauffer Paris jusqu'au début du XXe siècle, grâce à l'épopée des flotteurs. Son déclin s’amorce au cours du XIXe siècle avec le transport par péniche et l’avènement du charbon qui supplée le bois de chauffage. Le dernier demi train de bois part de Clamecy en 1876, et le dernier "grand flot" arrive à Clamecy en 1923. Une page d’histoire aux allures d’épopée.
Cette activité a modifié les écoulements du bassin versant comme elle a marqué l’économie des départements de l’Yonne et de la Nièvre. Le flottage a mobilisé dans le bassin de l’Yonne plusieurs milliers d’ouvriers, véritable prolétariat rural dont l’univers social et professionnel reste largement méconnu, bien qu’il ait acquis au fil du temps une image quasi héroïque. Aujourd’hui, à part quelques pertuis situés sur l’Yonne autour de Clamecy, il ne reste aucune trace architecturale de cette activité si présente sur les rivières adjacentes comme sur le canal au milieu du XIXe siècle. L’usine désaffectée du moulin de Crain, signalée par une cheminée en brique, rappelle qu’une industrie sur les produits chimiques dérivés du bois existait ici, dans les années 1930. Une scierie contemporaine, à Dirol, atteste encore de la vitalité de cette filière.
Référence texte principal : Langoureau D (2015), Flottage et flotteurs sur l'Yonne. XVIIIe siècle-1923.