Être un manuscrit médiéval n'est pas de tout repos, en témoigne l'histoire assez incroyable des manuscrits du Mont Saint-Michel. Le premier oratoire du Mont a vu le jour en 708, suite à l'ordre donné par l'archange Saint-Michel à Aubert, évêque d'Avranches, qui s'installe avec quelques clercs sur l'île battue par les vents. Une bibliothèque de manuscrits existe au Mont Saint-Michel depuis la fin du Xe siècle, sous l'impulsion des moines bénédictins qui s'y installent en 966 sous la houlette de l'abbé Maynard, lui-même envoyé par Richard Ier, duc de Normandie.
Au Moyen Âge, les manuscrits étaient réunis en cahiers, appelés codex, en substitution au rouleau, volumen. Les monastères deviennent au XIe siècle le principal lieu de production des manuscrits. A cette époque les grandes abbayes possédait un scriptorium, d'importance plus ou moins grande. Le mot scriptorium désigne l'atelier dans lequel les moines copistes réalisaient des livres copiés manuellement, avant l'introduction de l'imprimerie en Occident. Dans les plus petits établissements, c'était simplement l'endroit où l'on confectionnait et mettait à jour les livres indispensables à la vie religieuse. Dans les plus grands, il s'agissait de véritables centres de production, destinés à alimenter en textes de toute espèce la bibliothèque de l'établissement lui-même ou de ses filiales.
Les scriptoria les plus célèbres se sont développés à l'époque carolingienne et ont permis la transmission des textes de l'Antiquité classique. Ils ont développé un style de calligraphie ou d'enluminure particulièrement achevé. Grâce à des abbés éclairés et à la protection ducale, l'abbaye du Mont-Saint-Michel se spécialise jusqu'à la fin du XII° siècle dans l'étude et la copie de manuscrits, avec un scriptorium actif et reconnu, lui valant, à l’époque de l’abbé Robert de Torigni (1154-1186), le surnom de « Cité des Livres ». Influencée par le mouvement de la "Renaissance carolingienne" et le monde anglo-normand, en lien avec la puissante abbaye de Fécamp, l'abbaye du Mont-Saint-Michel attire intellectuels, copistes et artistes qui créent un style propre à l'abbaye, portant à la perfection la minuscule caroline et la lettrine normande romane. S'y ajoute ensuite le décor, souvent réalisé par les copistes eux-mêmes sous forme d'initiales ornées et de peintures en pleine page.
Les manuscrits de l'abbaye du Mont-Saint-Michel s'exportent en Normandie et en Angleterre après la bataille d'Hastings. Les moines copistes montois semblent avoir joué un rôle important dans la traduction en latin et la diffusion des textes grecs, dont ceux d'Aristote. Le rattachement de la Normandie à la France par Philippe Auguste marque le déclin des scriptoria monastiques normands au profit des ateliers urbains laïques, même si les moines poursuivent leur production jusqu'au début du XVIe siècle.
Un chartrier à deux étages est construit par Pierre Le Roi, abbé de 1386 à 1411, pour conserver chartes et manuscrits dans la salle basse et les consulter dans la salle haute. Arrive la Révolution française, suite à un décret de l'Assemblée constituante de 1790, les bibliothèques de la noblesse et du clergé sont confisquées pour constituer les premiers fonds publics, ancêtres de nos bibliothèques municipales, et les communautés religieuses sont dissoutes.
C’est en tant que chef-lieu de district qu’Avranches reçoit en 1791 la garde d’un "dépôt littéraire" de plus de 4 000 volumes dont 299 manuscrits provenant du monastère du Mont Saint-Michel. La bibliothèque du mont traversent les sables de la baie dans des charrettes entre deux gardes révolutionnaires pour être transférés sur le continent. La légende veut que certains livres aient été entassés dans des tonneaux, probablement vidés de leur contenu liquide. En 1850, lors de la construction du nouvel Hôtel de Ville, une salle majestueuse est aménagée au deuxième étage pour abriter ce dépôt, qui achève ainsi son long et douloureux périple.
Si certains manuscrits n'ont pas été épargnés par la Révolution française, tous les manuscrits restants seront épargnés par la Seconde Guerre mondiale, grâce à leur transfert dans le château d'Ussé-Rigny, en Touraine. En juillet 1944, la moitié de la ville d'Avranches est détruite pendant les combats de la Libération. Suite à leur rapatriement à Avranches à la fin de la guerre, les manuscrits sont exposés chaque été dans des vitrines disposées au centre de la belle bibliothèque municipale tapissée de livres, et ce jusqu'en 1963. Mais les conditions d'exposition leur sont néfastes. À partir de 1963, les plus beaux manuscrits sont exposés au Musée municipal, cette fois à l'abri de la lumière naturelle. En 1982, on remarque des moisissures ayant attaqué livres et manuscrits. En 1986 est lancé un vaste programme de sauvegarde des manuscrits et de rénovation du fonds ancien, une rénovation qui concerne aussi bien les collections que les locaux.
La numérisation des œuvres conservées à la bibliothèque du fonds ancien, lancée en 2005, s'achève fin 2016. Elle va permettre la création d'une bibliothèque virtuelle accessible à tous, gratuitement. Les manuscrits, une des plus belles collections au monde des époques romane et gothique, méritent cependant un véritable lieu d'exposition. Le projet du centre des manuscrits d'Avranches aboutit en 2006 : sa construction a nécessité la démolition en 2004 de la maison EDF, d'une grande bâtisse place d'Estouteville et de quelques maisons désaffectées rue de Geôle. Ces destructions ont permis de mettre à jour une fausse-braie ; première enceinte crénelée, ainsi qu'une tour à canon , une baie en arc brisé et une baie en plein cintre qui seront ultérieurement intégrées au site.
Des origines du Mont aux étapes de fabrication d’un livre enluminé, le Scriptorial prépare ses visiteurs à la découverte des précieux manuscrits de l’abbaye du Mont Saint-Michel. Son nom est formé à partir de "scriptorium" ; désignant l'atelier où travaillaient les moines copistes avant l'arrivée de l'imprimerie, et "mémorial". L'architecture du bâtiment s'inspire de celle du Mont-Saint-Michel avec des rampes douces menant à la salle du trésor rappellent celles du célèbre Mont. Poussez les portes du musée Scriptorial, partez à la rencontre des moines copistes et percez les secrets de fabrication des manuscrits, précieusement gardés depuis des siècles. Des papyrus égyptiens au livre numérique, tournez les pages du temps et signez pour une expérience unique.
Avant d’accéder à la salle ronde, qui est le trésor du musée, le Scriptorial offre des parcours relatant le riche passé d’Avranches au fil du temps. Suite à sa fondation par les Celtes au IXe siècle avant Jésus-Christ, Avranches est en effet une capitale gallo-romaine pendant trois siècles, puis le siège d’un évêché pendant de nombreux siècles, puis une citadelle puissante après la réunion de l’Avranchin au duché de Normandie en 933, et enfin une cité royale suite au rattachement de la Normandie à la France en 1204, avant de subir les ravages de la guerre de Cent Ans.
Le musée des manuscrits du Mont-Saint-Michel replace les manuscrits médiévaux dans leur contexte historique et local grâce à un parcours chronologique et thématique qui mène à la découverte des œuvres originales. La fabrication des manuscrits est dûment expliquée, à savoir le traitement des peaux de mouton, de chèvre ou de veau avant que celles-ci ne deviennent parchemin ou vélin, la préparation des encres et des pigments, le taillage des plumes d’oie, la copie du texte, la décoration, l’enluminure et enfin la reliure. Le musée des manuscrits aborde le contenu des textes anciens, puis évoque l'évolution vers l'imprimerie et la bibliothèque du fonds ancien et de ses 14 000 ouvrages.
Parmi la collection, son chef-d’œuvre est le cartulaire du Mont Saint-Michel, un manuscrit exceptionnel conçu et réalisé à l’abbaye au milieu du XIIe siècle et complété au fil des siècles. Le cartulaire du Mont-Saint-Michel, rédigé sur trois siècles, recense les chartes et autres actes existant à cette époque. Il est remarquable, de par la beauté de son écriture, la qualité de son parchemin et la richesse de son illustration. À la fermeture de l'abbaye du Mont Saint-Michel, l'ensemble des livres qui y sont conservés est transféré à Avranches, avec ceux des autres bibliothèques des abbayes du district, tandis que les archives sont transférées à Saint-Lô. Alors que le cartulaire aurait dû suivre les documents d'archives, il est classé avec les livres et se retrouve donc à Avranches. Il est d'autant plus précieux que les originaux des textes qu'il regroupe ont tous disparu lors de l'incendie des Archives départementales de la Manche en juin 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale.
Sans oublier la première édition de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, des œuvres d'auteurs de l'Antiquité, tels Aristote, Boèce, Cicéron, Platon,... Grâce aux outils informatiques, la visite est interactive : bornes multimédia, livres électroniques, projections vidéo. Il propose également des expositions temporaires, des ateliers pédagogiques ainsi que des cycles de conférences. Les enfants visitent le musée en compagnie de Titivillus, diablotin interactif proposant explications, jeux, initiation à la paléographie et manipulations virtuelles d’objets. Les adultes peuvent feuilleter à l’écran des livres anciens numérisés et agrandir (effet loupe) les pages de deux manuscrits, la Bible (ms 2) et un recueil de textes scientifiques et techniques (ms 235). Des films vidéo présentent des documents variés tels que des cartes postales anciennes du Mont-Saint-Michel, des estampes, des gravures, des dessins aquarellés d’Émile Sagot (illustrateur et lithographe) ou encore les Carnets du chanoine Pigeon (historien).
Plusieurs scènes du roman d'Umberto Eco "Le Nom de la rose" se déroulent dans le scriptorium d'une l'abbaye. Jean-Jacques Annaud, dans l'adaptation cinématographique du roman, a choisi pour ces scènes l'ancien dortoir du monastère d'Eberbach en Allemagne.