En 1735, Joseph-Dominique d'Inguimbert, dom Malachie en religion, devient évêque de Carpentras, sa ville natale, après deux décennies passées à Rome. Le rôle qui fut le sien pendant deux siècles n'est pas indépendant de l'histoire de ses prédécesseurs. Il en est à la fois le successeur et l'aboutissement. Cet ancien dominicain, passionné de culture et littérature, ainsi que de sciences, fut le fondateur de deux institutions carpentrassiennes : une bibliothèque, qui porte aujourd'hui son nom, la Bibliothèque Inguimbertine, et un hôtel-Dieu qu'il voulut novateur pour son siècle.
Succédant à cinq autres établissements hospitaliers dont les durées de fonctionnement se chevauchèrent souvent. La construction de l'hôtel-Dieu commença en 1750, et il fut desservi, selon la volonté de l'évêque, par des sœurs hospitalières à partir de 1764. Son architecte, Antoine d'Allemand, selon les instructions de dom Malachie, avait construit des pièces et des ensembles vastes et confortables. Cette option permit, au fil des décennies, soit de restaurer, soit d'adapter les bâtiments et les services hospitaliers. Le plus grand dommage qu'il eut à subir fut un incendie qui se déclara en 1847 et détruisit la quasi-totalité de la toiture ainsi qu'une partie de l'escalier et du hall d'honneur.
Dès le premier regard, la majesté et l’ampleur de l’édifice surprennent :
L'intégralité du bâtiment de l'hôtel-Dieu et de ses ailes tient dans un quadrilatère de 100 mètres sur 80 mètres. Il s'étage sur deux niveaux. Contrairement aux hôpitaux de l'époque, la construction ne comporte aucune coupole. Les diverses ailes s'étendent autour de quatre cours et deux jardins. Le côté est était réservé aux malades, et celui qui donnait sur l'ouest aux hospitalières dont la chapelle est située à l'extrémité ouest de la galerie nord.
La façade principale, côté ouest, fait face à l'entrée de la ville. De style baroque, elle est composée d'une porte cochère en bois sculpté, surmonté d'une fenêtre à balcon et d'un fronton orné d'angelots. Cet ensemble est encadré de colonnades. Le toit est intégralement couvert en tuiles romanes ; la partie centrale, au droit de la porte principale et des deux fenêtres latérales de chaque côté, est bordée d'une rambarde ornée de six pots-à-feu. La porte principale ouvre sur la cour d'honneur, autrefois arborée et ornée de plantations florales, via un corridor en marbre. Elle sert aujourd'hui d'emplacement pour le marché aux truffes. Il ne reste des décors d'origine que les deux fontaines.
L’intérieur de l'hôtel-Dieu est à la hauteur de la façade, l''entrée d'honneur est composée d'un hall, avec un escalier monumental, et de deux galeries desservant la chapelle et la pharmacie d'un côté, la salle des vieillards et indigents, de l'autre. Ses galeries sont ornées des donatifs. Le palier de L'escalier est orné d'une statue de la vierge, de Jean Bernard, de Bollène. Les trois vitraux éclairant le hall ne sont pas d'origine, mais furent installés lors de la rénovation d'Isidore Moricelly.
L’escalier central à double révolution s’ouvrant en éventail dans le hall est digne d’un château princier. Il est composé de 75 marches en pierre de Caromb, chacune d'elles d'un seul bloc. Les rampes, en fer forgé, sont l'œuvre de ferronniers de Monteux, les frères Mille. Ce même type d'escalier se retrouve à Avignon : Pierre Mignard en construisit un en 1687 dans l'hôtel Madon de Châteaublanc, et quelques décennies plus tard, Antoine d'Allemand et Jean-Baptiste Franque unirent leurs talents pour édifier, entre 1706 et 1713, celui de l'hôtel de Salvador, rue de la Masse.
La vaste chapelle baroque est digne de la splendeur du bâtiment.
La chapelle occupe l'angle nord-ouest du bâtiment. Elle s'ouvre sur le hall d'honneur et l'aile dévolue aux sœurs augustines et elle est accessible par ces deux côtés. Elle est composée d'une simple nef, de voûtes plates et d'une abside. Seules les colonnes de la tribune au revers de la façade ouest ont des chapiteaux qui relèvent de l'ordre corinthien. L'ensemble est décoré de style baroque avec une surabondance de marbre incarnat provenant des carrières de Caunes-Minervois.
À gauche de celui-ci ont été placés le Monument funéraire de Mgr d'Inguimbert dû au sculpteur marseillais Étienne Dantoine, et le tombeau d'Isidore Moricelly sculpté par Émile Aldebert. C’est un sarcophage de marbre rose posé sur quatre pattes de lion, surmonté d’un socle portant une inscription à la gloire de « Mgr Malachie d’Inguimbert, ornement et Père de sa patrie... », le tout surmonté du buste de d’Inguimbert. Ils font face à la grille, en fer forgé, permettant aux hospitalières d'assister à la messe, tout en restant dans le périmètre de leur clôture. Les religieuses sont inhumées dans une crypte, se trouvant sous la chapelle.
À droite, les chambrées des malades séparant les contagieux des convalescents. Les salles de malades furent prêtes dès 1762. Elles occupaient sans séparation toute la longueur des ailes et au fur et à mesure de la venue des hospitalisés se partagèrent sur plusieurs lieux dans le bâtiment. Primitivement, elles étaient très élevées de plafond et couvertes de voûtes en berceau. Au rez-de-chaussée de l'aile sud de la cour d'honneur, la salle était réservée aux personnes en fin de vie. Dans cette perspective, les fenêtres côté cour ont été, dès l'origine, murées. Au premier étage de cette même aile, une salle commune était dévolue aux hommes. Les femmes, quant à elles, étaient logées dans l'aile nord, au premier étage, au-dessus de la pharmacie.
À gauche, c’est le couvent des sœurs hospitalières qui resteront en fonction jusque dans les années 80.
L’apothicairerie est du reste associée à ces espaces conventuel. C’est une salle splendide dans le style de l’époque, entièrement en état avec ses pots décorés, ses boiseries cirées, ses tables marquetées en marbre, sa déco chinoise alors à la mode, ses grisailles bleutées également très tendance sous Louis XV. La pharmacie fut mise en service à l'hôtel-Dieu dès les débuts de l'institution. Son aménagement allait durer dix ans, de 1750 à 1760. Elle a gardé sa présentation initiale, composée de droguiers (meubles à 178 tiroirs et étagères) le long de trois des murs. Les décors de ses meubles sont dus en partie à Alexis Peyrotte. Ils portent la mention « Herbis non verbis fiunt médicamina vitae » (Pour porter remèdes aux maux, il faut des simples, non des mots).
Cette pharmacie, utile pour la vie de l'hôpital, était également ouverte sur l'extérieur. Elle servait aussi d'officine de soins pour les habitants de Carpentras. Pour ces derniers, le règlement des baumes et onguents tenait souvent compte de la situation sociale du malade, les paiements se faisant par le biais d'un tronc, dans l'une des tables de la pharmacie.
L'hôtel-Dieu eut vocation d'accueillir les blessés de la Première Guerre mondiale. Le premier convoi, comprenant trente-deux soldats, arriva le 17 août 1914. Une semaine plus tard, les services médicaux du XVe corps d'armée réquisitionnèrent les deux grandes salles du premier étage. Le 17 décembre, on comptabilisa cent vingt malades ou blessés militaires. Ceci permit de créer à l'intérieur de l'hôtel-Dieu l'hôpital militaire 65 bis.
Dès septembre 1939, l'hôtel-Dieu prit le statut d'hôpital mixte : 250 lits furent réservés pour les militaires et 100 pour les malades civils. Un bureau militaire fut installé à l'entrée. Au cours de la seule année 1940, ce furent 1 289 militaires, venus de toute la France, qui passèrent par Carpentras. Mais à partir du mois de juin seuls furent admis les blessés de guerre. Les années 1943 et 1944 virent l'occupation de la zone sud et l'hôpital annexe devint un hôpital allemand jusqu'à la libération de Carpentras le 25 août 1944.
Une visite insolite vous attend qui vous plongera dans la vie quotidienne d’un Hôtel-Dieu au XVIIIe siècle, avec sa pharmacie à la pointe des théories médicales du siècle des Lumières, ses décors peints et son architecture dignes d’un palais romain. L'Hôtel-Dieu abrite aujourd'hui une grande Médiathèque qui porte le nom : La Bibliothèque-Musée L'Inguimbertine. Une superbe médiathèque alliant moderne et œuvres d'art anciennes. Un lieu unique à ne pas manquer qui s'enrichira en 2021-2022 d'un grand Musée mettant en avant les collections de la réserve de l'Ingimbertine.