Après avoir traversé les siècles des grandes abbayes, des fortifications et des rivalités entre puissances européennes, Watten entre dans une période profondément différente de son histoire. À partir de la fin du XVIIIe siècle, la petite cité flamande va progressivement changer de visage. La Révolution française bouleverse son organisation politique et administrative, tandis que le XIXe siècle voit apparaître de nouvelles activités économiques, favorisées par le développement des voies de communication et la présence du canal de l'Aa. La filature, les tuileries, les chantiers navals et les métiers artisanaux donnent alors à la commune une véritable identité industrielle. Mais cette prospérité sera à son tour confrontée aux deux guerres mondiales, qui laisseront des traces profondes dans la mémoire des habitants et dans le paysage local.
1789 : la Révolution française transforme le destin de Watten
À la fin du XVIIIe siècle, Watten appartient désormais depuis plus d'un siècle au royaume de France. Le traité de Nimègue de 1678 a définitivement mis fin à la longue période durant laquelle la commune avait changé plusieurs fois de souveraineté. La ville conserve néanmoins une identité profondément marquée par son héritage flamand, ses traditions rurales et son histoire religieuse. Mais une nouvelle époque s'annonce. En 1789, la Révolution française vient bouleverser l'organisation politique, sociale et administrative de l'ensemble du royaume.
Les événements révolutionnaires atteignent rapidement les petites communes comme les grandes villes. Les anciennes structures de pouvoir sont remises en question, les privilèges seigneuriaux sont abolis et les institutions locales sont réorganisées. La création des départements, en 1790, inscrit Watten dans une nouvelle organisation territoriale. La commune est désormais rattachée au département du Nord, dont les contours administratifs donnent progressivement naissance à un cadre politique plus proche de celui que nous connaissons aujourd'hui.
Pour les habitants, cette période marque une rupture avec plusieurs siècles d'organisation traditionnelle. Les anciennes autorités seigneuriales perdent leurs prérogatives, tandis que les nouvelles institutions municipales prennent une importance croissante. Les décisions relatives à la vie quotidienne, à l'entretien des chemins, à la gestion des biens communaux et à l'administration locale sont désormais intégrées à un système républicain en construction.
La Révolution transforme également profondément la vie religieuse. Depuis le Moyen Âge, l'abbaye Notre-Dame du Mont avait constitué l'un des principaux centres spirituels de Watten. Après l'installation des Jésuites anglais, le site avait conservé une fonction religieuse et éducative importante. Mais les bouleversements révolutionnaires mettent fin à cet équilibre ancien. La nationalisation des biens du clergé et la suppression des établissements religieux entraînent une redistribution des propriétés et une transformation radicale du paysage monastique.
Cette évolution s'inscrit dans un processus déjà amorcé avant la Révolution. En 1763, les Jésuites anglais quittent leur établissement, puis, en 1769, l'évêque de Saint-Omer fait démolir une grande partie de l'ancienne abbaye, à l'exception de la tour et des murs d'enceinte conservés. La disparition de la communauté monastique et la destruction des bâtiments marquent la fin d'une histoire religieuse commencée près de sept siècles auparavant.
Pour Watten, cette disparition constitue une perte considérable. La montagne, qui avait longtemps accueilli des chanoines, des pèlerins et des religieux venus d'Angleterre, cesse d'être un centre spirituel majeur. Les pierres de l'ancienne abbaye sont progressivement réutilisées dans d'autres constructions, tandis que les éléments encore debout deviennent les derniers témoins d'un patrimoine autrefois beaucoup plus vaste.
La Révolution accélère ainsi une transformation déjà engagée : Watten s'éloigne progressivement de son ancienne organisation monastique pour devenir une commune administrée selon les nouvelles règles nationales. Le passé religieux demeure présent dans les monuments et les traditions, mais la vie locale s'organise désormais autour d'autres activités.
Le XIXe siècle : une nouvelle prospérité portée par les voies de communication
Après les bouleversements révolutionnaires, Watten entre dans le XIXe siècle avec des atouts géographiques qui vont progressivement prendre une importance considérable. Sa position entre Saint-Omer, Dunkerque et les territoires flamands, la présence de l'Aa et la proximité des grands axes de circulation favorisent le développement des échanges. Les terres agricoles continuent de jouer un rôle essentiel, mais les activités artisanales et industrielles prennent peu à peu une place grandissante.
L'eau constitue l'un des principaux moteurs de cette transformation. Depuis le Moyen Âge, l'Aa est utilisée pour transporter les marchandises et relier l'intérieur des terres au littoral. Au fil des siècles, les travaux de canalisation, de redressement et d'aménagement ont profondément modifié son cours. La construction du canal de Calais et les interventions réalisées au XVIIIe siècle permettent d'améliorer les conditions de navigation. Au XIXe siècle, ces infrastructures sont encore modernisées afin de répondre aux besoins croissants du transport commercial.
En 1837, le mouillage du canal est porté à 1,65 mètre. En 1875, l'Aa est mise au gabarit Freycinet, conformément aux nouvelles normes nationales destinées à faciliter la circulation des péniches de marchandises. Ces travaux favorisent le passage de bateaux plus importants et renforcent la place de Watten dans le réseau fluvial régional.
Le canal devient progressivement un véritable axe économique. Les péniches transportent les matières premières, les produits agricoles et les marchandises manufacturées. Les entreprises locales peuvent ainsi recevoir leurs approvisionnements et expédier leur production dans des conditions plus avantageuses. Les rives accueillent des installations industrielles, des quais, des ateliers et des chantiers navals.
Le paysage urbain se transforme en conséquence. La commune s'étend progressivement le long du canal et les nouveaux quartiers se développent à proximité des installations industrielles. La rue de la Gare prend une importance grandissante, notamment en raison de la proximité de la voie ferrée. La relation entre le chemin de fer et la navigation fluviale devient un avantage décisif pour les entreprises qui ont besoin de transporter de grandes quantités de marchandises.
Watten acquiert ainsi un visage nouveau. La petite cité historique, autrefois organisée autour de son abbaye et de son bourg ancien, devient progressivement une ville où les cheminées industrielles, les ateliers, les quais et les bâtiments de production participent à l'animation quotidienne.
1852 : la naissance de la filature Vandesmet, un tournant majeur
Parmi les entreprises qui ont profondément marqué l'histoire économique de Watten, la filature Vandesmet occupe une place particulière. Son histoire commence en 1852, lorsqu'Adolphe Vandesmet fonde une filature de lin dans la commune. Cette initiative intervient dans un contexte de développement industriel où les activités textiles connaissent une forte expansion dans le nord de la France et en Belgique.
Le lin constitue alors une matière première essentielle pour la fabrication des tissus, des cordages et de nombreux produits textiles. La région possède une longue tradition de travail des fibres végétales, favorisée par les activités agricoles et les échanges avec les territoires voisins. La création d'une filature à Watten permet de transformer localement cette matière première et de créer de nouveaux emplois.
Les premiers ateliers sont installés rue de l'Ermitage, dans un secteur du bourg où les activités artisanales et commerciales sont déjà présentes. L'entreprise se développe rapidement et, vers 1865, un nouveau bâtiment est construit rue de la Gare afin d'accueillir des installations plus importantes. La filature commence alors à travailler le jute, une fibre végétale particulièrement utilisée pour la fabrication des sacs, des toiles d'emballage et de certains tissus résistants.
Le choix de cet emplacement n'est pas anodin. La proximité de la voie ferrée facilite le transport des marchandises, tandis que le canal permet d'approvisionner directement l'usine par bateau. Les péniches peuvent rejoindre les installations grâce à des voies d'eau secondaires, notamment la Bombe et la Reninghe. Cette complémentarité entre navigation et chemin de fer donne à l'entreprise un avantage considérable.
Au fil des décennies, la filature prend une dimension industrielle importante. Les bâtiments s'étendent et les ateliers accueillent des équipements de plus en plus performants. Les opérations de préparation des fibres, de filage et de transformation mobilisent une main-d'œuvre nombreuse. L'usine devient progressivement l'un des principaux employeurs de la commune.
Derrière les murs de la filature, c'est toute une organisation sociale qui se met en place. Les ouvriers et les ouvrières se succèdent dans les ateliers, les horaires structurent la journée et les rythmes de production influencent la vie des familles. Les revenus de l'industrie contribuent à développer les commerces, les services et les activités du bourg. L'usine participe donc à la prospérité de Watten bien au-delà de ses propres installations.
Au plus fort de son activité, la filature emploie jusqu'à un millier de personnes, selon les documents historiques locaux. Ce chiffre permet de mesurer l'importance considérable qu'a prise l'entreprise dans une commune de cette taille. Pendant plusieurs générations, le nom Vandesmet est associé à l'identité industrielle de Watten.
Une industrie textile qui traverse les générations
La filature Vandesmet ne se contente pas de traverser le XIXe siècle. Elle poursuit son développement au cours du XXe siècle, malgré les crises économiques, les transformations techniques et les changements de direction.
En 1925, l'entreprise devient une société anonyme. Cette évolution témoigne de son importance économique et de la nécessité d'adapter sa structure à une activité industrielle désormais considérable. Les installations continuent de se moderniser et les productions répondent aux besoins d'une clientèle régionale et nationale.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'entreprise retrouve progressivement son activité. Mais les années 1960 et 1970 deviennent plus difficiles pour l'industrie textile française. Les coûts de production augmentent, la concurrence internationale se renforce et les approvisionnements en matières premières deviennent plus complexes. Le jute, qui doit être importé, représente une charge croissante pour l'entreprise.
En 1967, la filature s'associe avec les établissements Rigot-Stalars pour former la société Rigot-Stalars et Vandesmet. Cette opération vise à renforcer les capacités de l'entreprise et à lui permettre de faire face aux nouvelles conditions du marché. Pourtant, les difficultés économiques persistent.
En 1977, après plus d'un siècle d'activité, la filature ferme définitivement ses portes. Cette fermeture représente un événement important pour Watten. De nombreuses familles avaient travaillé dans l'entreprise et plusieurs générations avaient vu leur quotidien rythmé par les horaires de l'usine. Sa disparition marque donc bien davantage que la fin d'une activité industrielle : elle symbolise la transformation d'une époque.
Les bâtiments anciens sont progressivement démolis à partir de 1986. Le château et les bureaux disparaissent quelques années plus tard. Une partie du site est réaménagée en zone d'activités artisanales et commerciales. La rue Vandesmet, inaugurée en 2006, conserve le souvenir de cette grande entreprise qui a tant contribué à l'histoire économique de la commune.
Pour le visiteur qui parcourt aujourd'hui ce secteur, il est intéressant de garder à l'esprit ce passé industriel. Derrière les aménagements contemporains se trouvait autrefois un immense ensemble d'ateliers, de machines et de bâtiments où travaillaient des centaines d'habitants.
Les Tuileries du Nord : l'argile de la montagne au service de l'industrie
Une autre grande activité industrielle a profondément marqué Watten : la fabrication des tuiles. Ici, contrairement à la filature qui dépendait largement de matières premières importées, l'industrie repose sur une richesse directement présente dans le sous-sol local : l'argile.
Depuis le début du XIXe siècle, les terrains de la montagne sont exploités pour leurs ressources argileuses. Les établissements Landeau utilisent notamment cette matière première pour fabriquer des pannes, c'est-à-dire des tuiles destinées à la couverture des bâtiments. L'argile des Flandres, également appelée argile yprésienne, possède des propriétés adaptées à la production de matériaux de construction après préparation et cuisson.
Cette richesse géologique va donner naissance à l'une des plus grandes entreprises de la commune. En 1912, Julien De Ruyffelaere fonde les Tuileries du Nord et du Pas-de-Calais. Le projet est ambitieux et les installations industrielles sont conçues pour produire des quantités considérables de matériaux.
À leur inauguration, les bâtiments, dessinés par l'architecte Malvoisin, s'étendent sur environ 700 mètres de longueur. Les façades, ponctuées de milliers de fenêtres blanches, forment un ensemble architectural impressionnant. La construction de l'usine a nécessité onze mois de travaux et mobilisé une main-d'œuvre importante.
À l'intérieur, les installations sont particulièrement modernes pour l'époque. Une salle des machines à vapeur fournit l'énergie nécessaire aux équipements, tandis que les appareils électriques participent au fonctionnement de la chaîne de fabrication. L'argile est extraite, préparée, malaxée, moulée, séchée puis cuite dans les fours. Chaque étape demande des équipements spécialisés et une organisation précise.
La capacité de production initiale atteint environ 120 000 tuiles par jour, un chiffre remarquable qui témoigne de l'ambition industrielle du projet. Les tuileries sont agrandies en 1921 et en 1923 afin d'accompagner la croissance de l'activité. Les bâtiments occupent alors près d'un kilomètre le long du canal de l'Aa, au pied de la montagne.
Le site bénéficie d'une organisation particulièrement efficace. L'argile est extraite dans la carrière située derrière le sommet, puis acheminée vers les installations de fabrication. Les produits finis peuvent ensuite être transportés par voie fluviale ou ferroviaire. Une fois encore, la géographie de Watten joue un rôle déterminant dans le développement économique de la commune.
Les Tuileries du Nord deviennent, avec la filature Vandesmet, l'un des deux plus grands employeurs de la ville. À certaines périodes, l'entreprise occupe jusqu'à 700 ouvriers. Elle fait vivre de nombreuses familles et contribue au développement des commerces, des logements et des services locaux.
La fabrication des tuiles s'inscrit également dans une tradition régionale. Dans les campagnes flamandes, les matériaux de couverture en terre cuite sont largement utilisés pour les habitations, les bâtiments agricoles et les constructions publiques. Les productions de Watten trouvent donc naturellement leur place sur un marché où la demande est importante.
Le Lac Bleu, une ancienne carrière devenue un espace naturel remarquable
L'histoire des Tuileries du Nord est étroitement liée à celle de la carrière d'argile de la montagne. Cette exploitation, autrefois destinée à alimenter les fours de l'usine, a profondément transformé le relief local. L'extraction progressive des matériaux a créé une excavation importante, qui a ensuite évolué avec le temps et les phénomènes naturels.
Après l'arrêt de l'exploitation, le site a été progressivement reconquis par l'eau et la végétation. L'ancienne carrière est devenue un plan d'eau connu aujourd'hui sous le nom de Lac Bleu. Ce nom évoque les nuances particulières de sa surface, dont les couleurs varient selon la lumière, la météo et les saisons.
Le lieu offre aujourd'hui un visage très différent de celui qu'il présentait à l'époque industrielle. Les engins d'extraction ont disparu, les activités de production ont cessé et la nature a repris une partie de ses droits. L'eau, les berges et la végétation composent désormais un paysage apprécié des visiteurs et des promeneurs.
Le Lac Bleu est ainsi devenu un symbole intéressant de la transformation du territoire. Il rappelle qu'une activité industrielle peut laisser derrière elle un paysage profondément modifié, mais aussi qu'un ancien site d'exploitation peut acquérir une nouvelle valeur environnementale et paysagère.
Cette évolution illustre parfaitement l'histoire de Watten : une commune qui a su tirer parti de ses ressources naturelles, développer ses activités économiques, puis réinventer certains de ses anciens espaces lorsque les industries ont disparu.
L'Aa, le canal et les chantiers navals : une ville tournée vers la navigation
Si l'industrie textile et les tuileries ont profondément marqué l'économie de Watten, l'activité fluviale constitue une autre dimension essentielle de son identité. Depuis le Moyen Âge, l'Aa est une voie de communication majeure entre l'intérieur des terres et la mer. Au XIXe siècle, les améliorations apportées au canal favorisent le développement d'une véritable économie de la navigation.
Les péniches transportent les matières premières et les produits finis, tandis que les chantiers navals se multiplient le long des berges. Les activités de construction et de réparation de bateaux deviennent particulièrement importantes dans la région. Les artisans travaillent principalement sur des embarcations adaptées aux voies d'eau locales : bélandres, péniches, escutes et bacoves.
Ces bateaux répondent à des besoins différents. Les péniches transportent les marchandises sur les canaux, les bacoves sont utilisées pour le transport de produits agricoles et de matériel, tandis que les escutes servent notamment aux déplacements sur les eaux intérieures. Leur construction nécessite un savoir-faire spécifique, transmis de génération en génération.
Vers 1900, plusieurs chantiers sont particulièrement actifs autour de Watten. La Société anonyme des Chantiers de la Colme occupe une place importante, aux côtés des chantiers Hénon, Morette et Fortry, installés le long de l'Aa. Les ouvriers travaillent le bois, façonnent les coques, assemblent les pièces et assurent l'entretien des embarcations.
Il faut imaginer les berges de l'Aa à cette époque : les bateaux en cours de construction, les charpentiers de marine au travail, les péniches chargées de marchandises et les allées et venues des mariniers. Le canal est un espace vivant, où se croisent les activités industrielles, commerciales et artisanales.
Les ponts et les installations fluviales doivent également s'adapter à cette activité. Certains ouvrages sont surélevés pour permettre le passage des bateaux, tandis que les chemins de halage facilitent les déplacements le long des berges. Les chantiers navals participent ainsi à l'organisation du paysage urbain et à l'animation de la commune.
Le chantier Fortry sera le dernier à poursuivre son activité parmi les principaux établissements de construction navale de Watten. Sa présence témoigne de la durée de cette tradition fluviale, qui a longtemps constitué l'un des caractères distinctifs de la ville.
Une petite ville aux multiples métiers et savoir-faire
L'histoire industrielle de Watten ne se limite pas aux deux grandes usines. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la commune possède une remarquable diversité d'activités artisanales et commerciales. Cette richesse témoigne d'une économie locale particulièrement dynamique, dans laquelle les petites entreprises jouent un rôle essentiel.
La fabrication de chaises constitue notamment une activité connue. Jusqu'en 1898, la famille Guilleman est réputée pour produire des sièges entièrement réalisés à la main. Ces chaises sont ensuite commercialisées dans les environs. La dernière entreprise du secteur est connue sous l'enseigne « À la chaise noire », associée à M. Deduytsche.
La vannerie est également présente dans les environs, notamment à Loverstel, où la famille Delaplace fournit des produits destinés aux cultivateurs. Les paniers, les objets de rangement et les articles agricoles répondent aux besoins d'une population encore largement liée à la terre.
Plusieurs tonnelleries fabriquent des fûts de brasserie, des barattes, des seaux et des cuves. Leur production est destinée à une clientèle régionale et parfois exportée au-delà des limites de la commune. Cette activité est directement liée à la prospérité des brasseries locales, qui occupent une place importante dans la vie économique et sociale de Watten.
Au début du XXe siècle, six brasseries fonctionnent simultanément dans la commune. La bière occupe alors une place essentielle dans les habitudes alimentaires et les moments de convivialité. La maison Persyn sera la dernière à poursuivre cette activité, perpétuant ainsi une tradition brassicole particulièrement vivante dans les territoires flamands.
La commune possède également une corderie, fondée vers 1873 par M. Hannequin. Le chanvre arrive de Russie par Dunkerque avant d'être préparé, peigné et filé. Les cordages produits sont ensuite commercialisés dans les environs de Saint-Omer et de Bourbourg. L'entreprise ferme en 1907, face à la concurrence d'installations industrielles plus importantes.
D'autres activités complètent ce paysage économique : une raffinerie de sel, une sécherie de chicorée, des ateliers de fabrication de galoches, une production locale de moutarde et une fabrique de friandises appelées « cavés ». Une centrale électrique privée est même installée en 1893 dans les anciennes installations d'une minoterie au pont de Houlle, constituant l'un des premiers réseaux privés d'électricité de la région.
Cette diversité est particulièrement révélatrice. Watten n'est pas seulement une ville d'usines : elle est aussi une cité d'artisans, de commerçants et de petits entrepreneurs, dont les activités répondent aux besoins d'une population en pleine transformation.
1914-1918 : Watten à l'arrière du front, entre réfugiés et cantonnements militaires
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, Watten n'est pas directement envahie par les troupes allemandes. La commune se situe néanmoins dans un espace profondément marqué par le conflit. Proche du front de l'Yser et des grands axes militaires du Nord, elle devient un territoire d'accueil, de passage et de cantonnement pour les soldats français puis britanniques.
Les premières conséquences de la guerre se font rapidement sentir. Les réserves de charbon sont réquisitionnées par la municipalité dès septembre 1914. En octobre, une cinquantaine de réfugiés belges trouvent refuge dans les installations des tuileries, où ils sont logés dans la paille autour des fours. Le mois suivant, environ 250 réfugiés venus des environs de Lille et d'Ypres sont à leur tour accueillis dans les mêmes bâtiments.
Ces chiffres permettent de mesurer l'ampleur des déplacements de population provoqués par l'avancée allemande en Belgique et dans le nord de la France. Des familles entières quittent leur maison, abandonnent leurs biens et cherchent un endroit où se mettre à l'abri. Pour les habitants de Watten, la guerre devient ainsi une réalité quotidienne, même si la commune échappe à l'occupation ennemie.
À partir de novembre 1914, les troupes françaises s'installent progressivement dans la ville. Les bâtiments industriels, les espaces disponibles et les installations des entreprises servent de lieux de cantonnement. Les soldats occupent notamment les secteurs des tuileries, dont les grands bâtiments offrent des possibilités d'hébergement et de stockage.
L'arrivée des Britanniques renforce ensuite la présence militaire. Les réquisitions deviennent plus nombreuses et les autorités locales doivent régulièrement intervenir pour régler les différends entre les habitants et les soldats. Le maire est amené à saisir le commandement britannique de la place de Watten afin de défendre les intérêts de la population.
Les installations industrielles prennent également une fonction logistique. Les Tuileries du Nord sont utilisées pour accueillir des troupes et du matériel, tandis que le canal et le réseau ferroviaire servent au transport des marchandises et des équipements militaires.
L'armée britannique aménage notamment une voie ferrée destinée à acheminer des munitions vers le front de l'Yser. Une ligne spécifique est créée au départ de la gare de Watten-Eperlecques et franchit plusieurs cours d'eau, dont l'Aa et la Reninghe. Un ouvrage important est construit sur pilotis pour permettre le passage des trains au-dessus de la rivière. La population donnera à cette construction le nom de « pont des Anglais ».
La commune vit donc au rythme des convois, des cantonnements, des départs de soldats et des arrivées de réfugiés. Derrière cette activité militaire intense, les familles de Watten connaissent également l'angoisse des nouvelles du front. De nombreux jeunes hommes sont mobilisés et plusieurs ne reviendront pas. La guerre laisse ainsi une empreinte douloureuse dans les familles et dans la mémoire communale.
1939-1945 : la Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande
À peine une génération après le premier conflit mondial, Watten se retrouve de nouveau confrontée à la guerre. En septembre 1939, la mobilisation générale bouleverse une nouvelle fois la vie quotidienne. Les troupes françaises s'installent dans la commune et une unité du génie britannique vient également prendre position dans le secteur.
La proximité des voies de communication et des installations industrielles confère encore une importance particulière à Watten. Les militaires surveillent les ponts, les canaux et les infrastructures ferroviaires, indispensables à la circulation des troupes et du matériel.
Au printemps 1940, l'offensive allemande contre la France et les pays voisins provoque l'effondrement rapide du front dans le Nord. Les armées alliées tentent de ralentir l'avancée ennemie et d'organiser leur repli. Le 24 mai 1940, les soldats britanniques font sauter le double pont fixe de Watten afin d'empêcher les troupes allemandes de franchir facilement l'Aa.
Cette destruction ne suffit cependant pas à arrêter l'avancée ennemie. Le même jour, les premiers obus tombent dans la rue de l'Hospice et plusieurs combats se déroulent dans la commune, notamment rue de la Gare et à proximité des Tuileries. Les installations industrielles, qui avaient autrefois contribué à la prospérité de Watten, deviennent des espaces directement exposés aux opérations militaires.
Le 25 mai 1940, à 20 h 30, les premiers éléments de l'armée allemande entrent dans la ville. Le franchissement de l'Aa s'effectue grâce à un pont provisoire installé en face de la rue de la Gare. Watten passe alors sous occupation allemande.
Les jours suivants sont marqués par de nouveaux bombardements. Le 29 mai, vers 23 heures, l'aviation britannique largue des bombes qui tombent notamment dans le secteur de la salle Saint-Gilles, du terrain des sports et de la filature Vandesmet. Les destructions affectent les habitations, les installations industrielles et les infrastructures de communication.
L'occupation va durer plus de quatre ans. La présence allemande modifie profondément la vie quotidienne. Les déplacements sont contrôlés, les ressources sont réquisitionnées et les infrastructures sont utilisées à des fins militaires. Les habitants doivent s'adapter à une situation marquée par les restrictions, les incertitudes et la surveillance permanente.
Les Tuileries du Nord connaissent alors un destin particulièrement révélateur. Les installations sont utilisées par l'occupant pour entreposer des munitions. Leur importance industrielle et leur situation à proximité des voies de communication en font un espace logistique intéressant pour les forces allemandes. Les bombardements provoquent cependant d'importants dégâts dans l'usine.
La montagne de Watten retrouve également une fonction militaire. En octobre 1940, les Allemands démontent la toiture et les ailes du moulin afin de transformer le bâtiment en poste d'observation. Ce geste modifie profondément la silhouette du monument et rappelle que, même au XXe siècle, la hauteur demeure un avantage stratégique majeur.
L'ancien moulin, qui avait servi pendant des générations à moudre les céréales, devient ainsi un poste de surveillance militaire. Une fois encore, le patrimoine de Watten se trouve directement mêlé à l'histoire des conflits européens.
6 septembre 1944 : la libération de Watten
Au cours de l'été 1944, le débarquement allié en Normandie et la progression des armées vers le nord annoncent la fin prochaine de l'occupation. Les forces allemandes commencent à se replier, mais les combats restent possibles dans les villes et les villages situés sur leur itinéraire.
À Watten, la population attend avec impatience le retour de la liberté. Après quatre années d'occupation, les habitants espèrent retrouver une vie normale et voir disparaître les contraintes imposées par les autorités allemandes.
Le 6 septembre 1944, la commune est libérée par les forces canadiennes. Cet événement marque la fin de l'occupation et constitue une date majeure dans la mémoire locale. Les soldats allemands ont quitté la ville et les habitants peuvent progressivement reprendre possession de leurs rues, de leurs maisons et de leurs activités.
La libération ne signifie toutefois pas un retour immédiat à la normale. Les destructions doivent être réparées, les infrastructures remises en état et les entreprises reconstruire leurs installations. Certaines familles ont perdu des proches, d'autres ont vu leurs biens endommagés ou détruits. Les pénuries et les difficultés matérielles continuent de peser sur la vie quotidienne.
Le pont des Anglais, utilisé successivement par les armées britanniques puis allemandes, est finalement détruit par les Allemands en 1944 afin de protéger leur repli. Les installations industrielles ont également souffert des bombardements et de leur utilisation militaire. La mémoire de ces événements reste particulièrement présente dans les récits des habitants et dans les documents conservés par la commune.
Pour Watten, cette libération ouvre une nouvelle page de son histoire. La commune doit désormais se reconstruire et retrouver une activité économique régulière. Mais les années d'après-guerre seront également marquées par des transformations industrielles profondes, qui vont progressivement modifier le visage de la ville.
Sources historiques et documentaires
Cette partie s'appuie notamment sur les archives et publications historiques de la commune de Watten, particulièrement riches concernant son passé industriel et les deux conflits mondiaux.
- Chronologie historique de Watten – Ville de Watten.
- La filature Vandesmet.
- Les Tuileries du Nord.
- L'Aa canalisée et les chantiers navals.
- Les industries artisanales et industrielles de Watten.
- Les destructions de la Seconde Guerre mondiale.
- Watten pendant la Première Guerre mondiale – brochure historique .