Bien que l'histoire du XIXe siècle ait fait de la bataille de Poitiers de 732 l'événement essentiel de l'échec des musulmans en Gaule franque, il est communément admis par les spécialistes que c'est la bataille de la Berre qui a mis un coup d'arrêt à la conquête musulmane au nord des Pyrénées.
Après la conquête de Narbonne en 719 par les Omeyyades sous la direction du gouverneur omeyyade d'Al-ʾAndalus : As-Samḥ ibn Mālik Al-Ḫawlāniyy. Narbonne devient une base stratégique pour les incursions musulmanes dans le sud de la Gaule. La cité de Narbonne, en tant que base militaire majeure pour les opérations futures, est essentielle pour maintenir l’influence musulmane en Septimanie et constitue une menace constante pour les territoires francs.
Le siège de Narbonne et l'envoi d'une armée de secours
Nous sommes en 737, après le succès de la bataille d'Avignon, Charles Martel, né vers 688 et mort le 22 octobre 741, maire du palais d'Austrasie, une campagne pour reconquérir la Septimanie et fait le siège de Narbonne. Comprenant que le sort de la Septimanie dépend de celui de la ville de Narbonne, le nouveau gouverneur d'al-Andalus Uqba ibn Al-Ḥaǧǧāǧ As-Salūliyy envoie une armée commandée par Umar ibn Ḫālid pour secourir les assiégés de Narbonne.
Comprenant que la chute de Narbonne pourrait signifier la fin de la domination musulmane dans la région, Uqba ibn Al-Ḥaǧǧāǧ As-Salūliyy, envoie une armée commandée par Umar ibn Ḫālid pour secourir la ville. Cette formidable armée se met en marche, remontent d' Espagne et font voile vers l'étang de Bages-Sigean, tandis que la légendaire cavalerie Omeyyades franchit les Pyrénées en suivant la voie Domitienne, grand axe de communication, laquelle est contrôlée tout au long de son parcours par les Omeyyades, maîtres de toute la région.
Afin d'arriver à temps, les Omeyyades décident de se rendre à Narbonne par mer. Arrivés au port, les Omeyyades remontent l'Aude en barques, mais sont surpris par les fortifications fluviales des Francs. Les Francs ont garni ce fleuve d'estacades et de pieux, pour empêcher tout secours d'arriver à la ville de Narbonne assiégée. Les Omeyyades, frustrés dans leur espoir, débarquent sur la côte. Ils décident alors de rejoindre Narbonne par voie terrestre.
Cette armée parvient ainsi à sur les bords de La Berre où l’état-major décide de stationner avant de se lancer à la reconquête de Narbonne. Il faut faire reposer un peu la troupe et les chevaux avant le combat, voire, étudier la situation pour mettre au point une stratégie d’attaque. L’endroit est on ne peut plus propice, on y trouve : De l’eau en abondance (La Berre) où les hommes et les chevaux pourront s’abreuver, Une grosse forteresse en bordure de la Voie Domitienne (Le Castelas) qui domine la campagne environnante et où pourra être cantonnée une partie de la troupe. Un Château (Palais) où pourront loger les généraux et les cadres. Un poste d’observation (La Bade) qui a la vue sur les étangs tout proches pour prévenir quelque possible attaque maritime.
Lorsqu'il apprit la nouvelle, Charles Martel, laissant une partie de son armée au Siège de Narbonne, se dirige avec l'autre partie à la rencontre des Omeyyades.
Certainement trop confiants dans leurs forces les musulmans vont commettre le péché d’orgueil en ne s’entourant pas de toutes les garanties dont il eut été nécessaire de s’entourer, au premier rang desquelles cette précaution élémentaire qui aurait consisté à envoyer des observateurs en direction de Narbonne, pour reconnaitre les lieux, les forces déployées sur le terrain, la topographie de la région,… Si l’on connait bien le contexte historique, on sait peu de choses sur le déroulement de la bataille proprement dite.
Déroulement de la bataille
Suivant des récits de la chronique de Frédégaire, il est clairement indiqué que les combats décisifs se déroulent en bordure de la Berre (étang de Bages-Sigean), au voisinage d'un palais et d'un étang, plus précisément, selon les historiens, en face de Pech Maho sur le plateau de Gratias, délimité par les anciens étangs de la Deume et de la plaine du Lac. Pour d'autre, le choc entre les deux armées aurait eu lieu, le long du fleuve la Berre, sur plateau caillouteux, au nord-ouest de Sigean. La carte de Cassini, levée vers le milieu du XVIIIe siècle, y situe un lieu-dit “Champ de Bataille” dont le nom émanerait du souvenir de ce qui s'y passa autrefois.
Depuis cette époque certains éléments du paysage qui nous est aujourd’hui familier n’avaient sans doute pas du tout le même aspect. C’est essentiellement le cas pour les étangs : La Berre, et tous les ruisseaux qui se déversent dans ceux-ci, en charriant les limons arrachés aux garrigues, ont peu à peu comblé une grande partie d’entre eux modifiant la ligne de côte et déplaçant son embouchure bien en avant dans l’étang. Ainsi, en 737, les eaux devaient baigner les flancs du plateau de Gratias. En revanche, le paysage à l’intérieur des terres n’a guère changé, la nature est sûrement restée à peu de choses près la même.
Intervention de Charles Martel
Charles Martel divise ses forces, puis se dirige à la rencontre des musulmans. Une partie de l'armée reste pour maintenir le siège de Narbonne, tandis que l’autre marche rapidement pour intercepter les Omeyyades près de l’embouchure de la Berre, dans la région actuelle de l’étang de Bages-Sigean. Les Francs sont guidés par des villageois à travers les Corbières.
L’affrontement
Guidés par des habitants locaux à travers les collines des Corbières, profitant du relief accidenté des Corbières Orientales, Charles Martel lancent une attaque surprise sur l’armée Omeyyades, qui est mal positionnée et n’a pas eu le temps d’effectuer une reconnaissance. Séparant ainsi la cavalerie des troupes arrivées par la mer avant qu'elles n'aient eu le temps de parachever leur jonction et de se mettre en ordre de combat.
Charles Martel, pour la première fois, équipe sa cavalerie lourde avec des étriers. Préparés pour faire face à la phalange franque, les musulmans ne sont pas préparés pour faire face à une force mixte de cavalerie lourde et d'infanterie dans une phalange. La capacité qu'a Charles à coordonner infanterie et cavalerie est inégalée à cette époque et lui permet de faire face à la supériorité du nombre d'envahisseurs, et de les vaincre de façon décisive.
Charles Martel, engage sur-le-champ le combat avec sa vigueur et sa promptitude accoutumée. Il surprend les Omeyyades en les prenant à revers par les gorges de la rivière La Berre, séparant ainsi la cavalerie des troupes arrivées par la mer avant qu'elles n'aient le temps de se rejoindre et de se mettre en ordre de combat. Les Omeyyades résistent initialement au premier assaut grâce à leur cavalerie, mais la discipline et la ténacité des Francs prennent rapidement le dessus.
Après avoir résisté au premier assaut, les Omeyyades cèdent puis battent en retraite après la mort de leur commandant Umar ibn Ḫālid. Les Francs poursuivent les fuyards, en massacrent une partie pendant qu'ils cherchent à regagner leurs vaisseaux. D'autres se noient dans les marais salants qui bordent cette côte marécageuse. Le carnage est terrible ! On raconte que la rivière et l'étang ne sont plus qu'une immense mare de sang. Un chroniqueur de l'époque évoque le chiffre, sans doute exagéré, de plusieurs centaines de milliers de morts.
Le massacre se poursuivra dans les gorges de la Berre au delà de Ripaud. Les Francs leur infligeant de lourdes pertes, s’emparent de butin et capturent de nombreux prisonniers. Seul un petit nombre enfin, se frayant un passage l'épée à la main, parvient à travers mille dangers dans Narbonne.
C’est sans doute pourquoi dans une petite commune située à cinquante kilomètres à peine au nord de l’embouchure de la Berre, a conservé une trace sanglante de cette bataille. Le sang y aurait été versé en si grande quantité que la terre en fut rougie et qu’il se collecta en son point le plus bas créant paraît-il une véritable mare au sang.
La victoire dans cette bataille infligea non seulement de lourdes pertes aux Omeyyades, mais marqua également la fin de colonies importantes dans la région, telles que Nîmes et Béziers.
L'échec du siège de Narbonne
Charles Martel a les mains libres pour concentrer ses efforts sur le siège, mais la ville est bien défendue et résiste. Le manque de matériel de siège, l'arrivée de l'hiver et l'apparition de menaces plus urgentes pour les Francs (l'hostilité du duc d'Aquitaine et la rébellion menée par Mauronte, duc de Provence) font que le siège est finalement levé avant la fin de l'année. Les historiens militaires croient qu'il aurait pu la prendre, mais le chef des Francs va avoir beaucoup de travail à faire pour préparer ses fils à prendre le contrôle du royaume franc. Le roi Thierry IV vient de mourir, et Charles doit déjouer les intrigues de certains grands aristocrates, ses rivaux. En outre, le duc aquitain Hunald menace ses lignes de communication avec le nord.
Durant leur retraite, les Francs ravagent plusieurs villes en Septimanie, notamment Agde, Béziers, Maguelone et, plus loin, à Nîmes. Les Francs n’étaient pas des poètes : on sait que leurs victoires s’accompagnaient de massacres et de pillages. On estime d’ailleurs que Charles doit son surnom plus à la façon dont il accablait les peuples «libérés» qu’à sa manière de mener ses combats.
La victoire de Charles Martel à la Berre illustre son rôle central dans la lutte contre les incursions musulmanes en Gaule. Bien qu’il n’ait pas réussi à reprendre Narbonne, ses campagnes affaiblissent les bases omeyyades en Septimanie et consolident la défense des territoires francs. Cet épisode prépare le terrain pour la conquête finale de Narbonne par Pépin le Bref en 759.