Le 25 décembre 1066, dans l’abbaye de Wetminster à Londres, Guillaume, duc de Normandie, devenait roi d’Angleterre. Sa victoire lors de la fameuse bataille d’Hastings, le 14 octobre de la même année, avait fait de lui Guillaume-le-Conquérant. La Tapisserie de Bayeux nous raconte l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume-le-Conquérant et la célèbre bataille d’Hastings. Plus qu’un simple récit imagé de cet événement, cette broderie
de laine est une œuvre de propagande qui met en valeur Guillaume et son demi-frère Odon, évêque de Bayeux. Oeuvre unique en son genre, elle nous éclaire sur la vie au Moyen-âge.
La Tapisserie de Bayeux est également appelée Tapisserie de la reine Mathilde. En effet, si aucune preuve n’indique la provenance de cette broderie, la légende veut que ce soit la reine Mathilde et ses dames de compagnie qui aient réalisé cet ouvrage. Toutefois, Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume le Conquérant et évêque de Bayeux de 1049 à 1097, est généralement identifié comme étant le commanditaire de la tapisserie de Bayeux. Ce chef d’œuvre artistique du moyen-âge fut exposé pour la première fois dans la monumentale cathédrale de Bayeux, lors de sa consécration le 14 juillet 1077, en présence de Guillaume et de Mathilde, le couple royal.
La plus ancienne mention directe de la tapisserie de Bayeux est un inventaire des biens de la cathédrale de Bayeux, dressé en 1476, qui en mentionne l'existence et précise qu'elle est suspendue autour de la nef pendant quelques jours chaque été, sans doute du 1er juillet, jour de la Fête des reliques, au 14 juillet, jour de la Dédicace. La coutume persista jusqu'à la Révolution. Tout au long de son existence, la Tapisserie a eu de la chance. Sa vie est ponctuée d’épisodes mouvementés qui l’ont mise en péril ou ont failli l’endommager. Maintes fois sauvée, elle est parvenue jusqu’à nous et continue de livrer ses secrets.
Le mystère des trois cents premières années de la tapisserie de Bayeux
Après un séjour probable de sept siècles au sein du Trésor de la cathédrale de Bayeux, la Tapisserie de Bayeux n’a cessé de voyager en divers lieux de la cité normande et en France. Si la présence est attestée dans la cathédrale de Bayeux à partir de 1476. Mais où se trouvait-elle auparavant ?... Peut-être dans le trésor du roi Charles VI (1380-1422). Elle aurait ensuite été offerte au duc de Bourgogne Philippe le Bon (1396-1467). Plusieurs Bourguignons étant devenus par la suite évêques de Bayeux, il est possible que la tapisserie soit arrivée là par ce biais.
En 1562, des religieux, avertis de l'arrivée imminente d'une troupe de Huguenots, mirent en sûreté la Tapisserie de Bayeux. Ils ont probablement permis sa conservation étant donné que les Huguenots mirent à sac la cathédrale. À la fin du XVIIe siècle, la tapisserie fut tirée de l'obscurité. En 1721, à la mort de Nicolas Jean Foucault, ancien intendant de Normandie et érudit, on découvrit dans sa succession un dessin dépourvu d'indications, qui attisa la curiosité d'Antoine Lancelot (1675-1740) de l'Académie royale des inscriptions et belles lettres. Lorsqu'un voyageur anglais, Andrew Coltee Ducarel se présenta à Bayeux en 1752 et demanda aux prêtres à voir l'ouvrage qui relatait la conquête de l'Angleterre, ces derniers semblèrent ignorer tout de son existence. Ce n'est que lorsqu'il leur parla de son exposition annuelle qu'ils comprirent de quel objet il retournait. Il semble donc qu'à cette époque le clergé de Bayeux exposait la tapisserie mais ne savait plus ce qu'elle représentait.
La Révolution française faillit marquer la fin de la tapisserie. En 1792, la France étant menacée d'invasion, des troupes furent levées. Au moment du départ du contingent de Bayeux, on s'avisa qu'un des chariots chargés de l'approvisionnement n'avait pas de bâche. Un participant zélé proposa de découper la tapisserie conservée à la cathédrale pour couvrir le chariot. Prévenu tardivement, le commissaire Lambert Léonard Leforestier arriva cependant juste à temps pour empêcher cet usage.
Mais, c’est au XIXe siècle que les historiens commencent à s’intéresser à la Tapisserie de Bayeux. Ils ne sont pas les seuls. Ainsi, en 1803, Napoléon Bonaparte, à des fins de propagande contre l'Angleterre qu'il projetait d'envahir, Napoléon la fit venir au musée du Louvre à Paris en 1804 où elle fut exposée à l'admiration des foules parisiennes. L'œuvre retourna à Bayeux en 1805. Une autre tentative d’instrumentalisation se produit durant la Seconde Guerre mondiale. Le 23 juin 1941, le SS Herbert Jankuhn est envoyé par Himmler à Bayeux, afin d’y étudier la broderie. « L’objectif des nazis était de faire de la tapisserie, qu’ils considéraient comme une œuvre «germanique», un outil de propagande au moment d’envahir l’Angleterre ».
Le 20 août 1941, la Tapisserie de Bayeux rejoint le château de Sourches dans la Sarthe, où elle demeure jusqu'au 26 juin 1944, date à laquelle elle est transférée au musée du Louvre sur ordre de l'occupant. S'il faut en croire le général von Choltitz, le 21 août 1944, pendant la libération de Paris, deux SS se présentent à lui et l'informent qu'ils sont chargés d’emporter la tapisserie en Allemagne. Lorsque le général leur dit que le Louvre est aux mains de la Résistance, ils repartent sans demander leur reste. La broderie est exposée dans la galerie des primitifs italiens à l'automne 1944, et le 2 mars 1945, elle repart pour Bayeux où elle retrouve l'hôtel du Doyen. Aujourd’hui, elle acheve son périple dans l’ancien Grand Séminaire de Bayeux où elle est exposée depuis 1983. Depuis elle continue d’être une source d’inspiration inépuisable pour les scientifiques et artistes du monde entier.
Ce qu’elle raconte depuis sa naissance
Elle raconte les évènements de la conquête de l’Angleterre par le duc de Normandie. Le récit commence en 1064, lorsque le roi d’Angleterre, Edouard le Confesseur, charge son beau-frère, Harold, de se rendre en Normandie afin de proposer à son petit cousin, Guillaume, le trône d’Angleterre. Le navire d’Harold traverse la Manche et après maintes péripéties, il transmet le message du roi Edouard à Guillaume. Avant de s’en retourner en Angleterre auprès du vieux roi, Harold prête serment de fidélité à Guillaume sur les reliques de la cathédrale de Bayeux. À la mort d’Edouard, Harold se parjure.
Le 6 janvier 1066, il accepte d’être couronné roi d’Angleterre à la place du duc de Normandie. À cette nouvelle, Guillaume décide d’aller reconquérir son trône et traverse la Manche avec sa flotte dans la nuit du 28 septembre. Au matin du 14 octobre 1066, la bataille d’Hastings s’engage entre l’armée de Guillaume et les hommes d’Harold. Elle sera décisive, Harold mourra à la fin de la journée d’une flèche dans l’oeil. Guillaume est enfin couronné roi d’Angleterre en décembre 1066 à l’Abbaye de Westminster.
Véritable instrument de la propagande normande, cette broderie fut exécutée avec des fils de laine teints avec des pigments naturels dans différents coloris de jaune, de rouge, de vert, de bleu, et en noir, brodés, avec des aiguilles en bronze, sur huit segments de toile de lin de longueur différentes. La Tapisserie comporte 58 scènes dont 25 scènes sont en France et 33 en Angleterre. 10 scènes sont consacrées à la Bataille d’Hastings. 9 pièces de toile de lin sont assemblées sur une longueur de 68,58 mètres. 10 couleurs de fils de laine servent à représenter avec des effets de perspective, les 626 personnages, les 37 édifices dont le Mont-Saint-Michel, les 41 navires et autres 202 chevaux et mulets. La Tapisserie n’est pas seulement la narration d’une épopée militaire, elle est également une oeuvre spirituelle qui évoque la punition d’un parjure.
C’est une fabuleuse épopée normande que raconte la célèbre Tapisserie de Bayeux, reconnue Mémoire du monde de l’Unesco. La visite du musée permet de la découvrir dans son intégralité, de l’approcher sans l’endommager et de comprendre son histoire et sa réalisation.