Après avoir quitté La Saucelle, la route poursuit son chemin à travers une campagne où la forêt cède progressivement la place à des paysages plus ouverts. Pourtant, l'impression de pénétrer dans un territoire secret ne disparaît pas. Au contraire. Plus on avance, plus le patrimoine semble se cacher.
Derrière une haie, au bout d'une longue allée, au sommet d'un petit vallon ou derrière les arbres d'un parc, apparaissent les silhouettes de châteaux et de maisons fortes. Certaines demeures sont privées et ne se visitent pas, mais leur présence suffit à donner au voyage cette atmosphère particulière des anciennes terres seigneuriales.
C'est ici que la Route des Forêts et Belles Demeures du Haut Perche révèle peut-être le mieux son caractère : un territoire où l'histoire n'est pas toujours spectaculaire, mais où elle est omniprésente.
La Mancelière, entre château, tuilerie et terres de chaux
La route conduit d'abord à La Mancelière, petit village dont l'histoire remonte au Moyen Âge. Son nom serait lié à l'époque où la culture de la vigne se développa dans la région et où il fallut construire des « celliers » destinés à conserver la production. Le village conserve ainsi, derrière son apparente tranquillité, le souvenir d'une époque où les activités agricoles structuraient profondément le paysage.
L'église mérite une halte. Elle possède notamment un vitrail du XVIe siècle classé, témoignage précieux d'un patrimoine religieux qui a traversé les siècles. Mais à La Mancelière, c'est aussi sous terre que se trouve une partie de l'histoire. La commune était autrefois réputée pour la qualité de son sous-sol et notamment pour son important banc de marne. Ce gisement, estimé à plusieurs centaines d'hectares, permit le développement de la production de chaux hydraulique.
À proximité du château, une ancienne tuilerie rappelle d'ailleurs cette activité. Il suffit d'imaginer les lieux autrefois : les carrières, les fours, les artisans, la fumée s'élevant dans le ciel et les charrettes transportant les matériaux. Le paysage actuel, paisible et verdoyant, est difficile à associer à cette activité industrielle. Et pourtant, elle a profondément participé à façonner le territoire.
Le château de La Mancelière
Le château constitue l'un des beaux témoignages de l'histoire seigneuriale locale. La propriété fut conservée pendant près de deux siècles par la famille Acres, de 1535 à 1720, une famille qui s'illustra au service des rois de France. Le domaine est installé dans un environnement particulièrement agréable, avec un parc dessiné et de grandes futaies de chênes.
La maison est associée à une ancienne ferme dont certains bâtiments possèdent encore une tour ronde de facture ancienne. Cette tour est particulièrement intéressante car elle laisse deviner la présence ancienne d'un site seigneurial ou défensif. Ici encore, l'intérêt du circuit ne réside pas uniquement dans le monument lui-même. Il réside dans la relation entre le château, les terres, les arbres, les bâtiments agricoles et le village. C'est tout un système ancien que le voyageur entrevoit.
Beauche, sur les traces des anciens défrichements
Il faut ensuite reprendre la route vers Beauche. Le parcours traverse notamment la forêt des Bois Verts. Le changement de paysage est subtil mais intéressant. Les vastes espaces boisés qui caractérisent encore aujourd'hui le Haut Perche sont les héritiers d'un territoire qui a connu de nombreuses transformations. Au Moyen Âge, les défrichements ont progressivement ouvert des espaces destinés à l'agriculture.
Selon les traditions locales rapportées par l'itinéraire, des Templiers installés à Mezian auraient notamment participé à ces transformations. L'essartage, c'est-à-dire le défrichement de parcelles boisées afin de les mettre en culture, a contribué à créer le paysage de plaine que nous découvrons aujourd'hui. Cette histoire permet de mieux comprendre un paysage qui pourrait sembler naturel au premier regard. Il ne l'est pas totalement.
La campagne percheronne est aussi le résultat du travail de générations de paysans, de forestiers et de propriétaires qui ont modelé les espaces selon les besoins de leur époque.
La maison forte de Beaumarchais
À l'entrée de Beauche apparaît l'un des éléments patrimoniaux les plus intéressants du parcours : la maison forte de Beaumarchais. Elle a conservé une tour d'angle en briques polychromes, caractéristique de l'architecture des XVe et XVIe siècles. Cette architecture tranche agréablement avec les paysages environnants. La brique apporte des nuances rouges et orangées qui accrochent la lumière, particulièrement lorsque le soleil descend derrière les arbres.
C'est aussi l'occasion de se souvenir que les « belles demeures » du circuit ne sont pas toutes de grands châteaux classiques. Certaines sont des maisons fortes. Elles appartiennent à une autre histoire. Celle d'un monde où l'habitation noble devait encore pouvoir résister, où les fossés, les tours et les murs épais n'étaient pas simplement décoratifs.
L'église Saint-Martin
Beauche possède également une intéressante église Saint-Martin. Elle se distingue notamment par ses deux anciens collatéraux et par un mobilier religieux particulièrement préservé. Les retables du XVIIe siècle constituent avec le mobilier du chœur un ensemble remarquable.
Pour le visiteur amateur de patrimoine, ces petites églises constituent souvent de véritables découvertes. Elles ne bénéficient pas nécessairement de la notoriété des grandes cathédrales ou des célèbres abbayes. Et pourtant, elles racontent avec une remarquable précision l'histoire quotidienne des communautés rurales.
La Gadelière, une forteresse au-dessus de l'Avre
La route poursuit ensuite son chemin vers l'un des grands moments patrimoniaux du circuit : La Gadelière. Le site occupe une position stratégique sur un plateau dominant la vallée de l'Avre. Cette situation explique naturellement la présence d'une forteresse. Construite au XIe siècle, elle appartenait autrefois à un système défensif comprenant également les seigneuries des Fosses et de la Potinière.
Lorsque l'on découvre ce patrimoine, il faut essayer d'imaginer le paysage médiéval. Pas de grandes routes. Pas de circulation automobile. Pas de lignes électriques traversant l'horizon. Seulement les bois, les champs, la vallée et, sur les hauteurs, une forteresse surveillant les passages. La position dominante de La Gadelière n'était évidemment pas choisie au hasard. Elle permettait de contrôler le territoire et d'observer les alentours.
Une architecture qui conserve la mémoire du Moyen Âge
La forteresse a conservé une allure particulièrement robuste. Les contreforts en grison et les anciennes douves, aujourd'hui asséchées, témoignent encore de son caractère défensif. Mais le temps a également transformé le site. Autour du manoir se sont organisés différents bâtiments agricoles ainsi qu'une chapelle qui fut autrefois l'église paroissiale de La Gadelière.
L'ensemble forme aujourd'hui un remarquable ensemble architectural. On y retrouve notamment les bâtiments d'une ancienne ferme modèle, organisés autour d'un porche monumental du XIXe siècle. Le voyageur qui s'intéresse au patrimoine rural y découvrira donc bien plus qu'un château. Il découvrira l'organisation complète d'un ancien domaine. La résidence du propriétaire. La chapelle. Les bâtiments agricoles. Le pigeonnier. Les espaces de production. Le bassin. Tout un petit monde autrefois organisé autour du domaine.
La Gadelière constitue ainsi une excellente illustration de l'évolution des grandes propriétés rurales françaises.
Montigny-sur-Avre, une vallée, un château et une grande figure de l'histoire
Après cette plongée dans l'architecture médiévale, la route conduit vers Montigny-sur-Avre. Le village doit son nom à son implantation sur une hauteur dominant la rivière. La présence de la forteresse de Montuel, située sur la rive sud de l'Avre, rappelle une nouvelle fois l'importance stratégique de cette vallée. Mais Montigny-sur-Avre possède surtout une histoire intimement liée à une famille prestigieuse : les Montmorency-Laval.
C'est ici que naquit François de Montmorency-Laval, devenu en 1673 le premier évêque de Québec et l'un des grands personnages religieux de la Nouvelle-France. Cette histoire donne au village une dimension internationale assez surprenante. En parcourant une petite commune du Haut Perche, le visiteur découvre ainsi un personnage dont l'existence fut intimement liée à l'histoire du Canada.
François de Laval fut canonisé en 2014, devenant le premier saint catholique masculin né en Nouvelle-France et le premier évêque de Québec à être reconnu saint par l'Église catholique. Voilà une belle illustration de ce que peuvent réserver les petites routes touristiques. Un village paisible peut parfois ouvrir une fenêtre sur l'histoire du monde.
Le château de Montigny-sur-Avre, élégance classique au cœur du Perche
Le château constitue évidemment l'un des points forts de l'étape. Derrière ses murs, il conserve une élégante architecture de brique et de pierre, coiffée d'un toit à la Mansart. Nous sommes désormais loin de l'austérité des anciennes forteresses. Les siècles ont passé. Les besoins militaires ont diminué. L'architecture résidentielle a pris davantage d'importance. Le château devient alors un lieu de représentation, de confort et de prestige.
Le domaine connut plusieurs transformations entre les XVIIe et XVIIIe siècles. À partir de 1728, le château fut agrandi pour atteindre progressivement ses dimensions actuelles, tandis que les pavillons d'entrée furent construits. La rivière elle-même fut aménagée afin de suivre un cours artificiel le long du château et du parc. Cette relation entre l'eau, le château et le jardin témoigne d'une conception nouvelle du domaine aristocratique. Le paysage n'est plus simplement subi. Il est composé. Dessiné. Mis en scène.
Prendre le temps de regarder
Le château de Montigny-sur-Avre étant une propriété privée, il convient de respecter les conditions d'accès. Mais cela ne signifie pas que le voyageur doit passer son chemin. Au contraire. L'intérêt d'une route comme celle-ci consiste aussi à apprendre à regarder ce qui est visible depuis les espaces publics. Une façade aperçue derrière une grille. Un toit dominant les arbres. Une tour. Un alignement d'arbres anciens. Un mur de pierre longeant une route.
Ces éléments suffisent parfois à stimuler l'imagination. Et pour les amateurs de photographie, la lumière peut transformer complètement l'apparence d'un lieu. Un château observé le matin ne racontera pas la même histoire qu'au coucher du soleil.
L'Avre, fil conducteur du paysage
À partir de Montigny-sur-Avre, la rivière devient progressivement un véritable fil conducteur du voyage. L'Avre traverse cette partie du Perche avant de rejoindre l'Eure. Elle a joué pendant des siècles un rôle essentiel dans l'organisation du territoire. Aujourd'hui, elle apporte surtout cette présence paisible de l'eau qui accompagne les villages et les prairies.
Pour le voyageur, c'est une invitation supplémentaire à ralentir. La route touristique n'est pas un simple itinéraire reliant mécaniquement des monuments. Elle fonctionne comme une succession d'ambiances. Forêt. Village. Étang. Château. Rivière. Église. Grande demeure. Puis de nouveau forêt. Cette alternance est précisément ce qui rend le parcours agréable.
Une route à savourer plutôt qu'à avaler
À ce stade du voyage, une évidence apparaît. Cette route mérite d'être parcourue lentement. Elle peut naturellement être effectuée en voiture, à moto, en camping-car ou à vélo, mais elle gagne surtout à être ponctuée de pauses. Il faut parfois quitter quelques instants le volant. Marcher. Respirer. Écouter. Regarder.
Les amateurs de randonnée trouveront d'ailleurs plusieurs possibilités autour du parcours. Le secteur de Montigny-sur-Avre propose notamment un circuit consacré à la vallée de l'Avre, tandis que d'autres itinéraires permettent de découvrir les villages et les paysages forestiers environnants.
Et c'est peut-être là le véritable esprit de cette Route des Forêts et Belles Demeures du Haut Perche. Voyager sans se presser. Laisser la route choisir son rythme. Accepter de s'arrêter pour une vieille église, un arbre remarquable ou une belle perspective. Et surtout, comprendre que derrière chaque paysage apparemment ordinaire se cache une histoire.
La prochaine partie vous entraînera plus profondément encore dans le patrimoine du territoire, avec Rueil-la-Gadelière, Maurice de Vlaminck, Boissy-les-Perche et ses nombreuses demeures, avant de poursuivre vers les villages et paysages qui conduisent progressivement vers La Ferté-Vidame et les dernières étapes du circuit.