Première Guerre mondiale
Lors de la Première Guerre mondiale, Rouen a servi de base à l'armée britannique. Rouen devient l’une des deux bases britanniques les plus importantes en France, aux côtés du Havre. Son port fluvial, renforcé par des quais modernisés, se hisse au premier rang national pour le tonnage acheminé vers le front ; ce dynamisme fait de la capitale normande un pivot logistique essentiel pour l’effort de guerre allié.
Le 2 août 1914, les gens y attendent la mobilisation générale. En effet, une dépêche est affichée à la porte de la recette principale des postes, rue Jeanne-d'Arc. « La nouvelle de la mobilisation générale a été apprise à Rouen à quatre heures, elle se répand en ville avec une rapidité incroyable. Partout elle est accueillie avec le même calme, le même sang-froid. C'est admirable et réconfortant au plus haut point. » L'ordre de mobilisation est lancé presque à la même minute dans tout le département, il est porté à la connaissance des populations grâce aux cloches et aux tambours.
La ville accueille des convois de soldats, de munitions et de matériels transitant par voie ferrée et fluviale. Des services militaires d’administration et de suivi des unités sont installés dès 1914, faisant de Rouen un centre de coordination pour le ravitaillement et le rapatriement des corps depuis le front nord-est jusqu’aux cimetières et hôpitaux locaux.
Plusieurs dizaines d’hôpitaux de campagne, casernes transformées et salles prêtées par des couvents ou des écoles ouvrent leurs portes aux blessés. Les archives départementales conservent les dossiers de ces établissements, qui témoignent de milliers de patients pris en charge, des innovations chirurgicales et des associations de bénévoles mobilisées pour l’accueil et le soutien moral des soldats.
Rouen sert également de refuge aux populations civiles évacuées des zones envahies ou menacées. Des milliers de Belges et de Français des Ardennes et du Nord passent par la ville : des centres d’hébergement improvisés voient le jour, gérés par la Croix-Rouge et les comités de secours, dont les fonds documentaires figurent parmi les plus riches des archives locales. En effet, de nombreux Belges se réfugient à Rouen pour échapper aux Allemands. Un comité central des réfugiés est créé afin de récolter des dons. La mairie de Rouen a décidé d'attribuer le nom de boulevard des Belges au boulevard Cauchoise, afin de leur rendre hommage.
Le 11 juillet 1917, la reine consort du Royaume-Uni Mary de Teck entreprend une visite à Rouen. Elle y a visité un hôpital australien, les salles militaires de l'Hôtel-Dieu, l'institut belge de Bonsecours pour la fabrication des membres artificiels. Ensuite, elle a visité les établissements anglais et installations de la rive gauche, des hôpitaux au Madrillet, puis s'est rendue à l'hôpital de la Croix-Rouge.
La proximité du front entraîne quelques bombardements ponctuels sur les quartiers industriels et les installations portuaires. Les fonds militaires et civils relatent l’ampleur des dégâts, les opérations de secours et les réparations entreprises pendant et après le conflit pour remettre en service les infrastructures vitales de la ville. L'armistice est signé le 11 novembre 1918.
Les Archives départementales de Seine-Maritime conservent un impressionnant ensemble de documents : rapports militaires, plans de défense, photographies, correspondances et bulletins de guerre. Ces collections constituent aujourd’hui un socle historique pour comprendre l’ampleur du rôle de Rouen durant le premier conflit mondial.
Seconde Guerre mondiale
Pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir été héroïquement défendue par le 5e groupe franc motorisé de cavalerie (GFC), Rouen est occupée par l'armée allemande du 9 juin 1940 au 30 août 1944. Le dimanche 9 juin 1940, au 11 rue de Bihorel, les Allemands massacrent à la mitrailleuse des civils et des soldats noirs ou algériens. Par la suite, 121 hommes d'origine africaine sont assassinés, et enterrés à l'emplacement actuel du Musée de l'éducation.
En début de matinée, le corps blindé allemand du général Hermann Hoth, avec les 5e et 7e divisions de Panzer de Lemelsen et de Rommel, amorçant une double manœuvre de débordement de Paris, arrive à Rouen. Ce secteur défensif appuyé sur la Seine, de plus d'une centaine de kilomètres entre l'embouchure du fleuve et Vernon, avait été constitué à la hâte le 28 mai aux ordres du général Duffour, commandant la 3e Région militaire, la défense de la ville de Rouen proprement dite et de ses quatre ponts étant sous la responsabilité du général Lallemand. Sur la rive droite de Rouen, des barricades sont établies devant chaque pont, et elles sont couvertes par le feu des armes présentes.
Au pied du pont Corneille, les troupes sont disparates. Toutes celles descendant du plateau de Bonsecours se trouvent postées à Rouen par le coordonnateur de la défense de Rouen, le commandant Lalande, de l'état-major du général Duffour. Au pied du pont Corneille donc, on trouve une quantité d'hommes appartenant à des unités différentes : 31e régiment régional, un peloton antichars de cavalerie qui vient de prendre à partie les blindés de Rommel à Boos, un char Somua S35, deux chars FT de 1918, le 5e GFC avec deux automitrailleuses de découverte, des groupes de gardes mobiles des 1re et 3e Légions de Garde républicaine mobile, des sapeurs du 3e Génie qui doivent faire exploser le pont.
Après un combat avec les Panzer qui descendent la rue de la République, le tablier sud du pont Corneille saute, bientôt suivi par le tablier nord. Devant le pont, on recueille de nombreux cadavres ; on ignore le nombre des victimes projetées dans la Seine en raison du souffle de l'explosion. L'adjudant Louis Cartron, qui est aussi le grand-père du général Jullien, figure parmi les défenseurs tués à l'ennemi.
En ce début de conflit, Rouen subit un important incendie qui détruit tout le quartier ancien entre la cathédrale et la Seine. Les Allemands laissent brûler le quartier en empêchant les pompiers d'intervenir.
Dès le 2 octobre 1940, les Juifs font l'objet d'un premier recensement. Le 3, ils sont exclus de la fonction publique. Le 16, ils doivent faire apposer un timbre portant l'inscription « JUIF » à l'encre rouge. Le 31, les commerces doivent afficher un panneau avec la mention « Jüdisches Geschäft – Magasin juif ». L'imprimeur Pierre-René Wolf, dont le commerce est situé rue de la Pie, refuse d'appliquer cette mesure. Il expose dans sa vitrine les décorations militaires de sa famille, dont sa propre croix de guerre 1914-1918.
Les mouvements de Résistance s’organisent dès 1940, rassemblant communistes, socialistes, gaullistes et syndicats : de petits réseaux mènent actions de sabotage et de renseignement.
Constitution de petits groupes (3–10 personnes) connaissant parfaitement le terrain. Collecte d’informations sur les positions allemandes, mouvements de troupes et installations portuaires. Transmission radio ou filaire aux services alliés (BCRA, SOE) pour préparer offensives et raids. Sabotages ciblés : coupure de lignes téléphoniques, destruction de voies ferrées, incendies d’installations militaires. Rédaction, impression et diffusion de journaux clandestins (tracts, pétitions) pour informer et maintenir le moral. Organisation de réunions privées, refuges de discussion et formations à la désobéissance civile. Appel au boycott des produits allemands et incitation à la grève pour perturber l’économie occupante.
Création de réseaux pour accueillir et camoufler les aviateurs alliés abattus près de Rouen. Coordination avec les services britanniques pour acheminer évadés vers l’Espagne ou Londres. Fourniture de faux papiers, vêtements civils et vivres pour faciliter les déplacements. Réunions clandestines en forêts et zones rurales voisines pour recruter et former des maquisards. Constitution de caches d’armes (grenades, fusils, explosifs) dissimulées dans des caches secrètes.
La Gestapo s’installe rue du Donjon, où elle torture les résistants avant de les incarcérer dans les cachots du Palais de Justice ou à la prison Bonne-Nouvelle.
Le 29 mars 1941 est institué le Commissariat général aux questions juives, confié à Xavier Vallat. Une police aux questions juives (PQJ) est créée le 19 octobre. Elle ouvre une antenne régionale à Rouen, au 1 rue de Fontenelle, confiée à André Coulon, un ancien membre des Croix-de-Feu. Son rôle est de traquer les Juifs qui ne se conformeraient pas à la loi, mais aussi d' « aryaniser » les entreprises juives. Ces « policiers » se montrent tellement corrompus que la PQJ est supprimée en juillet 1942, et remplacée par la « section d'enquête et de contrôle » (SEC), qui ne se comportera guère mieux.
En juin 1941, les Allemands organisent des rafles de militants communistes, mais des Juifs russes sont également arrêtés. Les rafles se succèdent en 1942, notamment à la suite des actions de la résistance. On arrête les supposés « criminels judéo-bolcheviques ». Dans la nuit du 6 au 7 mai, 77 Juifs, en majorité français, sont arrêtés, emprisonnés à la prison Bonne nouvelle, et transférés le 12 mai à Drancy. 56 d'entre eux seront déportés à Auschwitz. Seuls quatre étaient en vie à la libération du camp. Après cette rafle, les Juifs sont systématiquement traqués.
Une nouvelle rafle a lieu les 9 et 10 octobre. Ses résultats sont modestes et les policiers semblent avoir des difficultés à localiser certains Juifs. Il faut dire qu'à l'été, l'obligation du port de l'étoile jaune et les rafles dont beaucoup de Français ont été témoins, ont suscité des réactions de réserve, et même de franche indignation dans la population. L'intervention des églises catholique et protestante, ainsi que de certains diplomates étrangers a rendu les opérations des nazis et de la police plus difficiles et moins « fructueuses »136. Les Juifs eux-mêmes utilisent désormais des stratagèmes variés pour échapper à l'arrestation. Néanmoins, 44 Juifs, adultes et enfants sont envoyés à Drancy le 15 octobre, accompagnés par un détachement de gendarmes français.
En 1943, le donjon médiéval sert d’abri public puis est transformé en bunker par les Allemands, qui lui ajoutent une dalle de béton armé de plus de 2 m d’épaisseur ; ces aménagements seront conservés après la Libération.
Une nouvelle rafle aura lieu du 15 au 17 janvier 1943. L'ordre vient du capitaine SS Röthke, et a pour but de « liquider le département de ses Juifs ». À nouveau, c'est la police française, sous l'autorité du préfet Parmentier, qui est chargée de l'exécution. 56 Juifs, raflés dans tout le département sont transportés à Drancy le 18 janvier138. En tout, 222 personnes sont internées, puis envoyées à Auschwitz dans différents convois. Denise Holstein, qui a laissé un témoignage poignant de son expérience, et Georges Erdelyi seront les seuls survivants.
De violents bombardements entre 1942 et 1944 fait par les Alliés visent notamment les ponts sur la Seine et la gare de triage de Sotteville-lès-Rouen (rue Eau de Robec, rue du Vieux-Palais, quartier des Carmes).
Les deux bombardements ayant fait le plus de victimes et de dégâts ont été celui du 19 avril 1944 par la Royal Air Force, qui fit 816 morts et 20 000 sinistrés dans la ville et endommagea fortement la cathédrale et le Palais de justice, puis celui de la « semaine rouge », mené par les Américains du 30 mai au 5 juin 1944 et au cours duquel une partie de la cathédrale et son quartier sud ont à nouveau brûlé.
Le 30 août 1944, les Allemands battent en retraite et les Canadiens de la 3e Division d'infanterie libèrent Rouen. Les troupes canadiennes ouvrent la voie à la libération. La ville se présente alors comme un vaste champ de ruines : on recense environ 2 000 morts et 40 000 sinistrés, les ponts étant toujours hors service et le port gravement endommagé. La reconstruction s’amorce dans un climat de ruine et de désolation, illustrant la dureté du conflit sur le plan civil et matériel.
Durant près de quatre ans, les Rouennais subissent la répression nazie : arrestations d’otages, tortures, exécutions sommaires et déportations se multiplient. L’économie locale est paralysée ; commerces et usines tournent au ralenti, aggravant les pénuries de denrées.
Dès 1945, un plan de réhabilitation est mis en place : Jacques Gréber propose de rehausser les quais, d’élargir la voirie et de créer de nouveaux quartiers résidentiels en déplaçant les installations industrielles polluantes. Les ponts provisoires sont remplacés progressivement et plusieurs édifices historiques, dont la cathédrale et le Donjon, font l’objet de restaurations patrimoniales. Les choix urbanistiques de l’immédiat après-guerre détermineront durablement le visage contemporain de Rouen.
La persécution des Juifs
Dans le cadre général de la persécution des Juifs sous l'occupation nazie et le régime de Vichy, le cas de Rouen est une tragique exception. Alors qu'environ 75 % des Juifs de France ont été sauvés (généralement par des Français), « la quasi totalité des Juifs restés à Rouen pendant la Seconde Guerre mondiale [ont] été déportés et assassinés », écrit l'historienne rouennaise Françoise Bottois.
Ce fait s'explique par une conjonction de facteurs. Tout d'abord, Rouen prend rapidement un caractère stratégique pour les Allemands. C'est un port fluvial important, proche de la zone côtière, et la présence de l'occupant y est particulièrement dense. Rouen est le siège de nombreuses administrations allemandes : le Militärbefehlshaber West (Commandement militaire pour l'Ouest), le Sipo-Sd (la Gestapo, installée 9 rue du Donjon), la Feldkommandantur (à la mairie de Rouen), la Feldgendarmerie (Police militaire, installée au commissariat central) et d'autres encore. Dans leur délire idéologique, les nazis se croient tenus d'éliminer les Juifs de la région, compte tenu du « danger » qu'ils représentent.
Le second facteur, c'est l'étonnante « bonne volonté » des autorités françaises pour appliquer avec zèle les mesures prises contre les Juifs par les autorités d'occupation ou par le régime de Pétain. Les Préfets régionaux René Bouffet, auquel succède André Parmentier sont deux antisémites notoires, proches du PPF, qui ne montreront jamais la moindre hésitation dans l'application des décisions les plus humiliantes et les plus cruelles, à l'encontre de personnes qui n'ont pas transgressé la loi.
Enfin, la présence à Rouen d'une antenne de la Police aux questions juives, tenue par des antisémites acharnés (et par ailleurs corrompus) jouera également un rôle important. Il faut inversement souligner le courage du maire (désigné par les Allemands en juin 1940), Maurice Poissant, qui aura fait ce qu'il pouvait pour protéger ses administrés, juifs ou non, notamment au moment des rafles de 1942.
Un juste parmi les nations : le docteur Georges Lauret
Linda Ganon, née Alalouf, est de nationalité turque. Elle a 43 ans lors de la rafle de janvier 1943. Lorsque les policiers arrivent, elle simule une fausse couche, et demande à être hospitalisée avec ses deux filles, Paulette et Gaby. À la maternité de l'hospice général, elle est examinée par le chef du service, le docteur Georges Lauret, à qui elle dit la vérité, et qui accepte de la garder. Il diagnostique une maladie mystérieuse, malgré la présence d'un médecin allemand. Linda Ganon et ses filles resteront à l'hospice jusqu'à la libération. Georges Lauret recevra le titre de « juste parmi les nations » en 2004, à titre posthume. On doit constater que son comportement est apparemment resté sans exemple à Rouen.
Voici quelques figures emblématiques de la Résistance dans la région de Rouen, dont les actions ont marqué l’histoire locale et nationale :
Étienne Achavanne : dès juin 1940, il sectionne les lignes téléphoniques entre la Feldkommandantur de Rouen et la base aérienne de Boos, perturbant les communications de la Luftwaffe. Arrêté, jugé par un tribunal militaire allemand, il est fusillé le 4 juillet 1940. Il est considéré comme l’un des premiers résistants normands exécutés. Une plaque lui rend hommage au stand des fusillés à Grand-Quevilly.
Groupe Morpain : actif au Havre mais influent dans toute la Normandie, ce réseau clandestin de renseignement est l’un des premiers à se structurer dès l’été 1940. Collecte d’informations pour les services secrets britanniques, notamment sur les préparatifs de l’opération Seelöwe (invasion de l’Angleterre).
Serge Martin-Desgranges : membre actif de la Résistance rouennaise, il a contribué à la mémoire locale en documentant les parcours de résistants et en animant des projets pédagogiques. Son nom est associé à plusieurs publications de la Métropole Rouen Normandie sur les combattants de l’ombre.
Résistants espagnols à Rouen : en 1943, plusieurs groupes de réfugiés espagnols antifascistes s’engagent dans la Résistance rouennaise. Sabotage, renseignement et appui logistique dans les quartiers ouvriers de la rive gauche.
De nombreuses rues, écoles et bâtiments publics de l’agglomération rouennaise portent aujourd’hui les noms de ces résistants, pour honorer leur courage et leur sacrifice. De nombreux édifices religieux et civils ont été endommagés ou détruits par les bombardements et les incendies de la Seconde Guerre mondiale, mais la plupart des monuments les plus importants et les plus emblématiques de la cité ont été restaurés ou rebâtis.