La Route des Forges et des Mines dans l’Orne se découvre comme un long souffle venu des profondeurs de la terre, un voyage où l’on sent battre le cœur industriel, rural et humain d’une Normandie méconnue. C’est une route qui ne se contente pas de raconter l’histoire : elle la fait vibrer sous vos pas, dans l’odeur de la forêt humide, dans la fraîcheur des anciennes galeries, dans le martèlement imaginaire des forgerons qui résonne encore entre les collines.
Le départ : Dompierre, le cœur battant du fer
Imaginez une matinée douce, la brume encore au ras des prés. Votre véhicule roule lentement sur une route bordée de haies où chantent les oiseaux. Voici Dompierre (km 0), point de départ de la Route des Forges et des Mines. L’air embaume déjà un léger parfum de terre humide et de bois. Dompierre est un village qui respire encore l’âme des forges. Les maisons en granit, les anciens ateliers, les traces des roues hydrauliques rappellent l’époque où le village vivait au rythme du métal. Une balade dans les ruelles permet de ressentir cette atmosphère particulière : un mélange de force, de simplicité et de mémoire.
A l'entrée de l'église Saint-Pierre du XVIIe siècle remarquez les pierre stombales servant de marches. Sur la commune se trouve des vestiges de deux fours de calcination, à l'origine au nombre de huit (1901). Utilisés entre 1901 et 1938 pour traiter le minerai extrait de la mine de fer La Ferrière-aux-Etangs, les fours de La Butte Rouge furent les premiers fours de calcination construits en Normandie et les seuls fours datant du début du XXème siècle qui subsistent aujourd’hui dans la région.
Une fois calciné dans l’un des 9 fours qui s’alignaient autrefois sur le site , le minerai de fer était stocké sur l’un des 6 tunnels aménagés en contrebas des fours. Dans ces tunnels s’effectuait le chargement des wagons en minerai grâce à un système de trémies. Les trains de minerai calciné partaient ensuite vers les hauts-fourneaux de la Compagnie des Forges et Aciéries de Denain-Anzain, dans le Pas-de-Calais, où le minerai était fondu et transformé en métal.
C’est à Dompierre, à la Maison du Fer, que débute votre exploration. Loin d’un simple musée, ce lieu est une capsule temporelle qui vous enveloppe dès les premiers pas. Au rez-de-chaussée, une exposition permanente raconte comment le minerai de fer s’est formé il y a des millions d’années, comment il a été extrait à ciel ouvert et transformé au fil des siècles. Vous entendrez presque le bruit des wagonnets, sentirez sous vos doigts les casques rugueux et les outils marqués par la vie des mineurs.
Un film d’archives vous transporte dans l’effervescence des sites miniers de la région ; des voix, des paysages, des machines mouvementent l’écran et vous font presque comprendre la cadence du travail sous terre et à la lumière du jour. Avant même de reprendre la route, vous êtes déjà plongé(e) dans ce monde de force, de feu et de métal.
La Ferrière-aux-Étangs : le cœur de la terre
À quelques kilomètres via la D21, vos roues vous conduisent vers La Ferrière-aux-Étangs (5 km), où la terre raconte une histoire ancienne. Fermez les yeux un instant : imaginez les paysans d’antan qui, il y a 470 millions d’années, virent dans ces terres la naissance d’un minerai tant convoité. L'exploitation à grande échelle du minerai de fer débute en 1901 avec la concession accordée à la société Denain-Anzin pour un travers banc (galerie en pente douce, traversant les couches géologiques et permettant d'accéder au gisement de fer), suivi d'un puits d'extraction no 1 de 100 mètres de profondeur sur le même travers banc (1911-1939), pour accéder directement au minerai. Le puits d'extraction no 2 (100 mètres de profondeur) est exploité de 1923 à 1939 sur la partie nord du gisement de fer. En 1939, le puits d'extraction Léopold-Pralon, d'une profondeur de 400 mètres, remplace les autres puits, jusqu'à la fermeture de la mine le 1er avril 1970.
Aujourd’hui, la minière de La Ferrière-aux-Étangs offre un sentiment presque mystique : vous marchez sur des sols battus par le temps, parmi les traces laissées par des générations qui, jadis, comblaient les sacs de minerai pour les envoyer vers les étuves et les foyers ardents. À proximité des gisements, deux cités minières ont été construites au début du XXe siècle : la cité de la Haie et celle du Gué-Plat. En 1960, 183 des 438 employés et ouvriers de la mine y habitaient, les autres bénéficiaient d'une aide financière pour le logement. Après la fermeture de la mine, les maisons furent vendues à des particuliers. Un circuit-parcours est organisé par le musée du fer de Champsecret sur la cité du Gué Plat, détaillant l'histoire de la mine de fer.
Juste à côté, le Mont-Brûlé, colline de grès plantée comme un géant silencieux, vous surplombe. Son histoire naturelle et humaine s’entremêle : il est classé site naturel depuis 1994, et son sommet, quand le vent l’effleure, chante comme une mélodie ancienne. Et alors que vous poursuivez votre route, vous apercevez une reconstitution de la grotte de Lourdes : un symbole de foi et de rassemblement, érigé grâce à l’élan communautaire d’un village. Là encore, une histoire s’inscrit dans la roche et dans le cœur des gens.
Saint-Clair-de-Halouze : sous les cieux de la mine
Continuez vers Saint-Clair-de-Halouze, via la D225 (14 km), là où le ciel se reflète dans l’acier brut d’un ancien chevalement. C’est ici qu’il se dresse encore, presque 40 mètres de hauteur, le dernier chevalement de Normandie, témoin immense d’une époque où les galeries s’enfonçaient à plus de 400 m sous la terre. Lorsque le soleil joue à cache-cache entre les nuages, la silhouette de ce vestige se découpe sur l’horizon et vous invite à imaginer la vie des mineurs : les descentes matinales dans le silence assourdissant des profondeurs, les éclairages tremblants des lampes à carbure, les conversations graves ponctuées de rires rares mais précieux.
Sur place, l’ancienne mine expose encore ses bâtiments de concassage, ses silos de stockage, son atelier mécanique : la mémoire d’un monde où la vie et le travail étaient intimement liés, où les hommes avaient appris à lire la roche comme d’autres lisent les étoiles. Les premiers haut fourneaux sont attestés dès 1530 à Saint-Clair-de-Halouze.
Du Moyen Âge, et même probablement dès l’âge du fer, jusqu’au milieu du XIXe siècle, le minerai de fer était extrait à ciel ouvert, dans des minières creusées au niveau des affleurements du gisement de fer. Des bas fourneaux sont attestés dès 1383 à Saint-Clair-de-Halouze. Le nombre important de ferriers, plus ou moins arasés, identifiés dans le Bocage ornais (une vingtaine rien qu’aux environs de Saint-Clair-de-Halouze) laisse deviner l’intensité de l’activité de production du fer au Moyen Âge dans cette région.
En traversant les petits villages qui jalonnent la route, vous rencontrez les cités minières : des quartiers d’hommes et de femmes unis par une même force : la solidarité. Au détour d’une rue bordée de façades patinées par les ans, on devine encore la vie quotidienne d’autrefois : les pas pressés vers l’entrée du puits, les éclats de rire des enfants qui jouaient dans la poussière du minerai, les silhouettes des épouse qui attendaient le retour des hommes au foyer. Et si vous tendez l’oreille, il arrive parfois que le vent porte jusqu’à vous un écho des voix d’antan : un murmure presque imperceptible qui vous dit que ces lieux n’ont rien oublié des mains qui avaient façonné leur destin.
Poursuivez en direction de Saint-Bômer-les-Forges, via la D819 (18 km). Partout le passé a laissé son empreinte dans le patrimoine de la commune : le Manoir de la Bérardière. Le Manoir de la Nocherie du XVIe siècle flanqué sur sa façade méridionale d'une tourelle à usage d'escalier. Il se dit que Guillaume Talvas de Bellême y aurait massacré toute une partie de sa famille. Près du logis, situé à 3 km au sud-est, à l'extrémité d'un promontoire dominant de 50 m la rivière de la Varenne, se trouve les restes d'une motte fossoyée. Le fief, cité en 1346, obligeait son détenteur à transporter, une fois dans la vie de chaque vassal, le bois nécessaire à l'entretien du pont du château de Domfront et d'assurer 40 jours de garde à la « poterne de la Vie ». Le Manoir de la Maigraire (deux sites), le Manoir de la Gélinère, le Manoir de Montpatry...
Varenne : le souffle chaud du haut-fourneau
Poursuivez votre périple au site des Forges de Varenne, sur la commune de Champsecret, via la D260 (22 km). C’est là que s’élève l’un des joyaux patrimoniaux industriels de la Normandie : un ensemble de haut-fourneaux, d’ateliers et de structures métallurgiques qui ont fonctionné du XVIᵉ siècle jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle. Les Forges de Varenne sont considérées comme l’un des sites européens les mieux conservés du procédé wallon, une technique de métallurgie ancienne et sophistiquée où l’eau des rivières, le charbon de bois issu des forêts alentour et le fer du sous-sol se conjuguent pour créer un métal précieux.
La forge, dont certains éléments sont attestés dès 1586 et 1614, est acquise par Louis Berryer en 1671. Le haut fourneau est construit en 1767 par Chanconel. Diverses modifications sont effectuées en 1806 et 1844 avant que les forges ne ferment en 1866. Avant la Révolution française, l'établissement dépendait de la seigneurie de La Ferrière. Sur place, vous pouvez presque entendre le souffle chaud des soufflets, sentir la lueur rougeoyante des foyers, et comprendre, dans ses profondeurs, le rôle essentiel de ces installations dans l’histoire industrielle de la Normandie.
Un logement ouvrier près de l'affinerie est le seul vestige d'un ensemble plus important qui s'alignait en bordure du chemin menant à la chapelle des forgerons, avec les statues de saint Éloi, patron des forgerons, et de sainte Anne, patronne des mineurs. Un moulin et le château complètent le site. Retour vers Dompierre.